Rated 6/10
Le premier album des Clash, n'est pas fait pour être "aimé" au sens confortable du terme. C'est un document, un témoignage, c'est le son du béton froid, des allocations chômage et de l'ennui qui suinte des murs d'une Angleterre en pleine déliquescence.
C'est une agression sonore, les guitares de Jones et Strummer sont des lames de rasoir qui découpent des riffs urgents et minimalistes, la basse de Simonon est un coup de matraque dans les gencives et la batterie de Topper Headon (même s'il arrive un peu après la bataille initiale) a la précision d'une émeute. Ce disque ne caresse pas dans le sens du poil, il te chope par le col et te secoue jusqu'à ce que tu comprennes que la partie de plaisir est terminée. Pour moi, qui ai grandi avec le post-punk, ce disque est une sorte d'Ancien Testament. Il contient en germe toute la noirceur et la colère qui allaient infuser des groupes comme Joy Division, mais sans le recul poétique. Ici, c'est le premier degré, le cri primal.
Ce qui a toujours fait la différence entre The Clash et les Sex Pistols, à mes yeux, c'est que les Pistols, c'était le chaos pour le chaos. Un "No Future" ricanant et autodestructeur, c'était un cul-de-sac. The Clash, même à leurs débuts les plus féroces, avaient une conscience, une intelligence politique derrière la rage. "White Riot" n'est pas qu'un appel à tout casser, c'est un constat social. "Career Opportunities" est d'une ironie mordante sur le futur qu'on propose à la jeunesse. C'est là que le groupe s'élève au-dessus de la mêlée. Ils ne se contentent pas de dire "merde", ils expliquent pourquoi. Et puis il y a cette ouverture d'esprit incroyable, cette fameuse reprise de "Police & Thieves" de Junior Murvin. Intégrer du reggae, le son des immigrés jamaïcains, dans un album punk en 1977, c'était un acte politique et musical d'une force inouïe. Ça montrait déjà que leur horizon était plus large que la simple ruelle de Camden.
Alors, pourquoi ce 3/5, si ce disque est si fondamental ? Justement parce qu'il est fondamental. C'est un monument et les monuments, c'est impressionnant, c'est indispensable à la compréhension de l'Histoire, mais ce n'est pas toujours très confortable à habiter. Cet album est tellement ancré dans son époque qu'il en devient parfois une pièce de musée. Une pièce de musée électrique, dangereuse et fascinante, mais une pièce de musée quand même. Il capture un instant T avec une perfection foudroyante, mais il peine parfois à s'extraire de cet instant pour atteindre l'intemporel. L'urgence prend le pas sur la mélodie, le message prime sur la nuance. C'est un disque nécessaire, mais ce n'est pas forcément un disque vers lequel je reviens pour le simple plaisir de l'écoute, contrairement à leur chef-d'oeuvre absolu, "London Calling", qui a su transcender son époque pour devenir universel.
Le premier Clash est un album que l'on respecte plus qu'on ne l'écoute en boucle. Il a la beauté agressive d'une photo de reportage de guerre. On admire la force du propos, on est saisi par sa vérité, mais on ne l'accroche pas forcément au-dessus de son lit. La note de 3/5, finalement, c'est ça : la reconnaissance d'une importance historique capitale, d'une énergie fondatrice irremplaçable, mais aussi l'aveu qu'en termes de plaisir d'écoute pur, le groupe fera bien, bien mieux par la suite. C'est un disque essentiel pour comprendre le punk, pour comprendre le rock, pour comprendre The Clash. Mais c'est aussi le son d'un groupe qui apprend à maîtriser sa propre puissance. Une puissance qui deviendra absolument terrassante deux ans plus tard. Il fallait en passer par là. C'est une étape, mais quelle putain d'étape !