Rated 2/10
Aujourd'hui, le grand ordinateur qui me sert de guide dans cette quête des 1001 albums m'a sorti un nom qui, à lui seul, évoque le velours côtelé, les studios d'enregistrement hors de prix et les moustaches soignées : Steely Dan. Et pas n'importe lequel de leurs disques. Le Saint-Graal. Le monolithe. L'album que les audiophiles caressent le soir avant de s'endormir : "Aja".
Je vais être direct, parce que la vie est trop courte pour tourner autour du pot. Cet album me déconcerte. Il me fascine et m'emmerde dans un même mouvement, une sorte de valse schizophrénique qui me laisse sur le carreau, admiratif et profondément frustré. Si la musique était une simple démonstration technique, une compétition de figures imposées, "Aja" serait champion olympique, recordman du monde et probablement le premier album à être envoyé dans l'espace pour représenter l'intelligence humaine. Mais la musique, ce n'est pas que ça.
Commençons par ce qui saute aux oreilles, ce qui justifie que cette galette soit dans ce foutu bouquin. Sur le plan technique, cet album n'est pas un 5/5. C'est un 6/5. C'est une anomalie, une sorte de perfection maladive qui dépasse l'entendement. Donald Fagen et Walter Becker, les deux despotes éclairés du groupe, n'ont pas enregistré un album ; ils ont mené une expérience scientifique en milieu stérile. Le studio était leur laboratoire, et les musiciens, des mercenaires de luxe convoqués pour exécuter la partition la plus précise jamais écrite.
Et quelle équipe, mes aïeux ! On ne parle pas des potes du coin venus taper le boeuf. Non, on parle de la crème de la crème des musiciens de sessions. Larry Carlton à la guitare, Steve Gadd à la batterie (son solo sur le morceau-titre est une masterclass), le légendaire saxophoniste Wayne Shorter, Joe Sample aux claviers... La liste est longue comme un jour sans pain. Chaque type qui a posé une note sur ce disque est un monstre sacré de son instrument.
Le résultat est un son d'une pureté presque angoissante. C'est chirurgical. Chaque instrument est à sa place, millimétré, sculpté au laser dans un espace sonore qui lui est propre. Écouter "Aja" avec un bon casque, c'est comme observer une montre Patek Philippe à travers une loupe de bijoutier. On est subjugué par la complexité du mécanisme, par l'agencement parfait des rouages, par la beauté froide et implacable de l'objet. C'est une merveille d'ingénierie, un triomphe de la production. On pourrait pratiquer une opération à coeur ouvert sur la table de mixage tellement l'environnement sonore est aseptisé.
Et voilà, j'ai mis le doigt dessus. "Aseptisé". C'est le mot.
Car c'est là que réside tout le paradoxe de cet album et la raison de ma note si basse. "Aja" est si parfait, si lisse, si méticuleusement poli qu'il en a perdu toute son âme en chemin. C'est une musique qui a été tellement pensée, intellectualisée et passée au crible de la perfection qu'elle en est devenue inhumaine. C'est une statue de glace : magnifique à regarder, impressionnante, mais totalement froide au toucher. On ne ressent rien. Pas une once de sueur, pas une goutte de sang, pas une seule putain de faille qui la rendrait attachante.
Le rock, même dans ses formes les plus sophistiquées comme le jazz-rock, doit conserver une part de chaos, une étincelle de vie, un truc qui bave un peu sur les bords. C'est ce qui le rend vivant. C'est le petit défaut dans la voix, le larsen qui n'était pas prévu, le coup de caisse claire un poil en retard qui fait qu'on y croit. Chez Steely Dan, et sur "Aja" en particulier, tout ça a été impitoyablement effacé au nom de la perfection.
Chaque break de batterie est calculé. Chaque solo de guitare, bien que brillant, semble avoir été répété un million de fois pour atteindre cette fluidité glaciale. Chaque harmonie vocale est d'une justesse qui confine à l'informatique. C'est une musique pour se branler le cerveau, pas pour taper du pied en buvant une bière tiède. C'est une démonstration, pas une invitation. On est spectateur d'une prouesse, pas participant à une fête.
En fin de compte, l'écoute d'"Aja" est une expérience incroyablement frustrante. Mon cerveau est au bord de l'orgasme. Il reconnaît le génie, la maîtrise absolue, la vision quasi obsessionnelle de deux types qui ont poussé leur art à un niveau de finition rarement atteint. Je ne peux que m'incliner, dire "chapeau bas, messieurs, vous êtes des monstres".
Mais mes tripes, elles, font la gueule. Mon coeur reste de marbre. L'album ne me raconte rien, ne m'évoque rien, ne me fait pas vibrer. C'est une conversation brillante à laquelle je n'arrive pas à prendre part. C'est un album que j'admire, mais que je n'aime pas. Et la différence est fondamentale.
C'est un disque pour audiophiles, pour ingénieurs du son, pour musiciens qui veulent disséquer des partitions complexes. C'est une pièce de musée, magnifique mais intouchable. Pour le dire simplement, et pour conclure ce long laïus : c'est un disque pour le cerveau, pas pour les tripes. Et pour moi, la musique, c'est avant tout une affaire de tripes.
1/5 pour un chef-d'oeuvre technique, mais un désert émotionnel.