Rated 4/10
Nous y voilà, nous sommes en 2011, l'année où la planète entière a décidé, d'un commun accord tacite et terrifiant, de se rouler en boule pour pleurer sur les ruptures amoureuses d'une jeune Londonienne.
Le livre "1001 Albums" nous vend ça comme un chef-d'œuvre de la soul moderne, un truc incontournable. Alors, en bon soldat de ce projet insensé, j'ai appuyé sur play. Et bordel, l'ouverture m'a presque eu.
"Rolling in the Deep", c'est une claque, c'est l'ouverture qui te fait relever la tête de ton café noir sans sucre. Il y a ce rythme martial, ce "stomp" bluesy qui écrase le sol, cette voix qui attaque sans prévenir, chargée d'une hargne qui semble sincère.
Pendant trois minutes et quarante-huit secondes, j'y ai cru. Vraiment. Je me suis dit : "Tiens, la petite anglaise a de la bile à revendre." Ça grogne, ça monte, c'est produit avec une efficacité redoutable. C'est puissant. Si l'album avait été onze variations de cette colère sourde et rythmique, on aurait peut-être tenu là quelque chose qui aurait pu s'intercaler, non sans mal mais avec dignité, entre un PJ Harvey et un vieux Etta James dans ma discothèque mentale.
C'est ce morceau qui sauve les meubles. C'est lui qui arrache ce 2 sur 5 à mes doigts réticents. Parce que techniquement, c'est une bombe pop bien foutue. Mais c'est là que le piège se referme. C'est l'appât. Tu mords à l'hameçon du "Deep", et tu te retrouves tiré hors de l'eau pour agoniser sur le pont du bateau pendant les dix pistes suivantes.
Passé ce premier titre, l'album s'effondre comme un soufflé raté sortie du four. On quitte le rade de blues fumeux pour entrer directement dans le salon beige d'un pavillon de banlieue témoin.
Et c'est là que mon passé de disquaire indé se réveille et hurle. Parce que "21", passé l'intro, c'est le triomphe du calibrage. C'est de la musique conçue, pesée et emballée pour la fameuse "ménagère de moins de 50 ans" – et je déteste utiliser ce terme marketing réducteur, mais bon sang, cet album en est la définition clinique.
On tombe dans une mièvrerie abyssale. "Someone Like You", "Set Fire to the Rain"... Les titres s'enchaînent et je sens mon âme de fan de post-punk se dessécher. C'est propre, c'est même terrifiant de propreté. Même quand elle pleure, même quand elle hurle sa douleur, tout est nickel, pas un cheveu qui dépasse, pas une fausse note, pas un larsen, pas une aspérité. C'est de la musique d'ameublement émotionnel, c'est fait pour remplir le vide entre deux publicités à la télé. C'est fait pour être écouté en fond sonore en buvant un thé tiède en regardant la pluie tomber, mais sans jamais se mouiller.
Et parlons-en, de cette voix car on nous rebat les oreilles avec la "puissance" d'Adele. Oui, elle a du coffre. Bravo. Elle pourrait probablement souffler les bougies de son gâteau d'anniversaire depuis la pièce d'à côté. Mais depuis quand la puissance est-elle synonyme d'émotion ?
Dans le monde du Post-Rock ou de la Cold Wave, on a appris que parfois, un murmure désaccordé, une voix brisée, un souffle court en disent mille fois plus qu'une performance d'athlète olympique de la glotte.
Sur "21", Adele ne chante pas, elle performe. C'est une succession d'exercices de style vocalisesques qui finissent par m'anesthésier le cerveau. Ça gueule, ça monte, ça descend, ça fait des loopings, mais ça ne me touche pas. C'est techniquement irréprochable, et c'est bien là le problème. L'imperfection, c'est l'humanité. Cet album est un cyborg, un T-800 de la pop triste venu du futur pour exterminer toute forme de subtilité musicale.
Rick Rubin est crédité à la production sur certains titres. Le même Rick Rubin qui a transformé les dernières années de Johnny Cash en testament sonore bouleversant avec les "American Recordings". Qu'est-ce qu'il a foutu ici ? Il a probablement encaissé le chèque (et grand bien lui fasse), mais on ne retrouve aucune de la fragilité brute qu'il sait d'habitude capturer. Tout est lissé, compressé, prêt pour la bande FM et les télé-crochets.
Je me revois au magasin, entre 96 et 2000. Si un truc comme ça était sorti à l'époque (bon, on avait Céline Dion, c'était pas mieux), je l'aurais planqué derrière le comptoir. J'aurais mis un point d'honneur à diriger le client vers un "Dummy" de Portishead s'il voulait de l'émotion, ou vers un Cocteau Twins s'il voulait une voix féminine venue d'ailleurs. Mais "21", putain "21" c'est l'anti-découverte. C'est la musique qui vient à toi sans que tu l'aies demandée, elle est partout, elle s'impose.
Alors, on fait quoi ? Ben on met 2/5. Un point pour "Rolling in the Deep", parce qu'il faut rendre à César ce qui est à César : c'est un tube, un vrai.
Et un deuxième point pour la technicité de l'ensemble, car on ne peut pas dire que c'est mal fait. C'est même trop bien fait, c'est le produit parfait de l'industrie musicale des années 2010.
Mais pour le reste... Pour la mièvrerie ambiante, pour les ballades sirupeuses qui donnent le diabète auditif, pour cette sensation d'écouter un produit marketing plutôt qu'une œuvre d'art : c'est non.