Rated 6/10
1970, je venais tout juste de naître, braillant mes premiers sons pendant que les Beatles, eux, poussaient leur dernier soupir. Le rêve était fini, comme disait l’autre à lunettes rondes, et il était temps de passer à la caisse pour les soldes de liquidation. Et dans ce grand déballage de linge sale et d’ego surdimensionnés, c’est George Harrison, le "Quiet One", celui qu'on imaginait toujours en retrait en train de fumer des clopes en grattant timidement sa Gretsch, qui a décidé de poser la plus grosse pêche sur la table.
"All Things Must Pass", rien que le titre, ça sent l'encens, la résignation spirituelle et le thé chai tiède. C’est le premier triple album d'un artiste solo. Triple, t'imagines le concept ? En 1970, le vinyle, ça coûte un bras, et Georgie, il se dit : "Tiens, et si je leur vendais trois disques dans une boîte en carton pour le prix d'un rein ?". C'est le genre de mégalomanie qui passe crème quand tu sors d'un groupe qui a littéralement changé la face du monde, mais avec le recul, on a le droit de se demander si c'était bien nécessaire.
Alors, je te vois venir avec ton regard de puriste. "C'est un chef-d'œuvre !", "C'est la libération créative de George !", "Phil Spector est un génie !". Ouais, ouais. Calme-toi, on va en parler.
Mon avis (ce bon vieux 3/5 qui fait grincer les dents des fans hardcore), c'est que ce disque est l'exemple typique de l'artiste qui a été constipé créativement pendant dix ans à cause de deux tyrans nommés Lennon et McCartney, et qui, d'un coup, a une diarrhée verbale et musicale incontrôlable. C'est la vidange, il avait des stocks de chansons refusées par les Fab Four plein les tiroirs, et au lieu de faire le tri, de polir, d'éditer, il a tout balancé. "Tenez, bouffez, c'est pour moi, c'est cadeau (enfin, payant)."
Maintenant que c'est dit, parlons un peu de la production. Phil Spector, le mec qui a inventé le "Wall of Sound", ou comme j'aime l'appeler quand je suis de mauvaise humeur : la "choucroute auditive". Cette espèce de réverbération constante, une église remplie de musiciens qui jouent tous en même temps sans qu'on sache vraiment qui fait quoi. Il y a trois batteries, cinq guitares, un piano, un orgue, et probablement un mec qui tape sur une enclume au fond, et tout ça est noyé dans un écho qui ferait passer la cathédrale de Chartres pour un studio insonorisé. C'est "riche", diront les fans. C'est "bordélique et daté", je réponds.
Parlons enfin du manque totale de cohérence. C'est un fourre-tout, on passe de la balade folk dépressive au gospel surchargé, du rockabilly sous tranquillisants à la pop symphonique dégoulinante. On sent que George voulait tout prouver et tout de suite. "Regardez, je sais faire du Dylan mieux que Dylan ! Je sais faire du rock ! Je sais prier Krishna !".
Mon dieu que c'est touchant cette envie de reconnaissance, mais sur la longueur d'un triple album, ça devient épuisant.
Attention, je ne suis pas un monstre, il y a des titres là-dedans qui sont indiscutablement bons. "My Sweet Lord", même si c'est un plagiat éhonté des Chiffons ("He's So Fine", si tu ne connais pas l'histoire, va écouter, c'est flagrant, c'est le même morceau), ça reste une scie d'une efficacité redoutable. C'est le genre de truc que tu te surprends à fredonner sous la douche même si tu détestes les sectes. "What Is Life", c'est un tube, point barre. Le riff est accrocheur, l'énergie est là, c'est positif sans être niais (enfin, pas trop). "Wah-Wah", malgré la production specterienne qui te donne l'impression d'écouter le disque la tête dans un seau d'eau, a une rage intéressante, c'est le son d'un mec qui en a plein le cul de Paul McCartney, et ça, on peut tous s'y identifier à un moment ou un autre.
Mais bordel, le remplissage... Il y a des longueurs interminables. "Isn't It A Pity", c'est joli, mais est-ce qu'on avait besoin de deux versions ? Vraiment ? Et puis il y a le troisième disque, l'infâme "Apple Jam".
Soyons sérieux deux minutes, qui en son âme et conscience, se lève le matin, se fait un café, et se dit : "Tiens, je vais m'écouter la face 5 et 6 de "All Things Must Pass", ces improvisations blues-rock génériques où Eric Clapton et ses potes se masturbent le manche pendant vingt minutes" ? Personne. C'est le néant absolu, c'est l'ego trip ultime. C'est le genre de truc qu'on devrait laisser sur les bandes de studio et ne jamais faire subir au grand public. C'est l'équivalent musical de regarder les photos de vacances d'un mec que tu connais à peine. "Là c'est nous devant la tente, là c'est nous qui mangeons des saucisses..." On s'en fout ! Jouez des chansons !
C'est du remplissage pur et simple pour justifier le format triple et le prix élevé. C'est du vol qualifié et rien que pour ce troisième disque, la note ne peut pas dépasser la moyenne. Ça dilue tout l'impact des bons morceaux.
Il y a aussi ce côté "Hare Krishna" qui finit par me gratter. J'aime le mysticisme quand il est sombre, quand il sent le soufre, j'aime quand la spiritualité côtoie l'abîme. Chez Harrison, c'est une spiritualité de jardinier milliardaire. C'est "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil si on chante le nom du Seigneur". C'est un peu trop "Peace & Love" pour mon âme noircie. C'est de la musique pour s'asseoir en tailleur sur un tapis persan en buvant une tisane, pas pour affronter la grisaille du quotidien.
Pourtant, je ne peux pas le détester totalement, ce disque. Il a ce charme suranné des grosses productions des années 70. Il a cette mélancolie sous-jacente d'un type qui vient de perdre ses trois meilleurs amis (enfin, ses collègues de bureau, disons) et qui se retrouve tout seul avec sa guitare et ses doutes. Il y a une fragilité touchante chez Harrison, une humanité qui manquait parfois au cynisme de Lennon ou à la facilité mélodique de McCartney.
Mais est-ce un album essentiel qu'on doit écouter "avant de mourir" ? Si tu dois mourir demain, franchement, ne perds pas ton temps avec le disque 3. Écoute les tubes, zappe les jams, ignore la production baveuse, et tu passeras un moment correct. Mais on est loin, très loin, de la claque monumentale que certains historiens du rock veulent nous vendre. C'est un bon album de 45 minutes étiré sur une heure et demie. C'est un gâteau avec trop de crème, trop de sucre, et pas assez de biscuit.
Alors oui, 3 sur 5, c'est généreux pour le talent de compositeur, c'est sévère pour le manque d'édition, mais c'est juste. C'est la note d'un disque qu'on respecte pour ce qu'il représente historiquement, mais qu'on sort rarement de l'étagère parce qu'on sait qu'on va s'emmerder sur la moitié des pistes.
Morceaux choisis : "My Sweet Lord", "What Is Life", "All Things Must Pass".
À éviter : Tout le disque "Apple Jam", sauf si vous êtes un guitariste frustré ou sous sédatifs lourds.
Note : Je décline toute responsabilité si vous vous endormez avant la fin de la face 6.