Rated 8/10
Sorti en 1971 et conçu comme "le sucre pour enrober la pilule amère" de son précédent album, le très brut "Plastic Ono Band", "Imagine" a bénéficié d'une approche radicalement différente. Lennon a fait appel à Phil Spector non pas pour un "Mur du Son" écrasant, mais pour une production ample et accessible. C'est la grande force du disque : cette production riche, où le piano de John Lennon dialogue avec des arrangements de cordes élégants, crée une formidable cohésion. Elle lie les ballades les plus tendres aux rocks les plus acérés, offrant à l'auditeur un voyage fluide à travers les états d'âme de son auteur.
"Imagine" expose avec brio les deux facettes de John Lennon. D'un côté, le rêveur et le confesseur avec l'ouverture de l'album par le triptyque de la paix et de l'amour. "Imagine", bien sûr, est un chef-d'oeuvre de composition. Une chanson si puissante dans sa simplicité qu'elle en est devenue universelle, parfois au risque d'être mal comprise ou vidée de sa substance politique radicale ("Imagine no possessions..."). Suit "Crippled Inside", un rockabilly sautillant au sous-texte sombre sur l'hypocrisie sociale. Puis vient "Jealous Guy", l'une des plus belles chansons de Lennon, toutes périodes confondues. Sur une mélodie poignante, il livre une confession d'une vulnérabilité totale, admettant ses insécurités et ses failles en tant qu'homme. C'est un moment de grâce absolue, un sommet d'écriture.
De l'autre côté, le polémiste et l'agresseur car le disque est aussi le théâtre de ses colères. "Gimme Some Truth" est un rock cinglant où Lennon crache son dégoût pour les politiciens, les hypocrites et les charlatans. Mais cette agressivité atteint son paroxysme avec le tristement célèbre "How Do You Sleep?". Pique acide et directe adressée à Paul McCartney, la chanson est d'une cruauté chirurgicale. "The only thing you done was yesterday / And since you've gone you're just another day", lance-t-il, tandis que George Harrison lui-même livre un solo de guitare slide venimeux. Si la chanson est musicalement excellente, elle installe un certain malaise et rompt avec l'idéalisme du début de l'album. Elle est cependant essentielle pour comprendre l'état d'esprit complexe de son auteur à cette époque.
L'album se conclut sur une note plus apaisée, une magnifique déclaration d'amour à sa muse avec "Oh My Love", co-écrite avec Yoko, d'une pureté cristalline, et le joyeux et presque naïf "Oh Yoko!", où l'harmonica enjoué semble refermer la parenthèse des conflits.
Ce contraste saisissant entre l'idéaliste et l'écorché vif constitue le véritable coeur de l'album, le rendant si profondément humain.
Au final, l'album s'en sort avec un 4 sur 5, car l'album tient sa force et sa faiblesse à sa production qui, si elle était excellente et même avant-gardiste en 1971, commence à sonner "datée". Ce n'est pas une critique, mais un constat lié à l'évolution des techniques d'enregistrement. L'usage parfois massif de l'écho et de la réverbération sur la voix de Lennon et sur la caisse claire, signature de Phil Spector, ancre très fortement l'album dans son époque. Les arrangements de cordes, si beaux soient-ils, peuvent paraître aujourd'hui un peu sirupeux en comparaison de productions plus modernes et organiques. On sent le poids des années 70 dans le mixage, ce qui peut légèrement distancer l'auditeur contemporain habitué à un son plus sec, plus direct et avec une plus grande dynamique. C'est ce voile sonore, cette patine du temps, qui l'empêche d'atteindre l'intemporalité sonore d'autres classiques.
En conclusion, "Imagine" est un album qui offre une collection de chansons exceptionnelles et capture le portrait d'un artiste complexe, tiraillé entre ses aspirations pour le monde et ses conflits intérieurs. C'est un chef-d'oeuvre imparfait, dont la légère patine sonore n'enlève rien à la puissance émotionnelle et à l'honnêteté désarmante.