Rated 6/10
Il y a des disques qui arrivent comme une évidence, portés par une attente, un buzz, une logique commerciale implacable. Et puis il y a les autres. Ceux qui naissent de la douleur, du chaos, du silence assourdissant qui suit une déflagration. Le premier album des Foo Fighters, c'est ça. Ce n'est pas un disque, c'est une thérapie. Un cri primal déguisé en power pop. Une nécessité vitale.
Pour comprendre ce disque, il faut se remettre dans le contexte. Et quel putain de contexte.
Avril 1994.
Le Grunge, ce mouvement qui avait mis un grand coup de pied dans la fourmilière laquée des années 80, venait de se prendre une balle en pleine tête. Littéralement. Kurt Cobain, le prophète réticent de toute une génération de gamins paumés en chemises de bûcheron, avait décidé que le jeu en valait plus la chandelle. Rideau. Fin de la partie.
Je me souviens de l'ambiance à la radio et au magasin de disques. Un silence de mort, on passait du Nirvana en boucle, non pas pour célébrer, mais pour pleurer. C'était la fin d'une époque, on le sentait tous. Le "Smells Like Teen Spirit" qui nous avait réveillés trois ans plus tôt sonnait désormais comme une oraison funèbre.
Et après ? Le vide. Le néant.
Krist Novoselic se perdait dans des projets politiques et musicaux qui n'intéressaient personne. Courtney Love, elle, capitalisait sur le deuil avec une indécence qui forçait presque le respect.
Et puis il y avait Dave Grohl.
Le batteur. Le mec sympa, toujours souriant derrière ses fûts, celui qui cognait comme un sourd mais qui semblait être le seul type à peu près équilibré de toute cette clique de Seattle. Personne, je dis bien PERSONNE, n'attendait quoi que ce soit de lui. Un batteur qui se lance en solo ? L'histoire du rock est pavée de ce genre de catastrophes industrielles. On s'attendait au mieux à un album anecdotique, au pire à une bouse infâme.
Alors, quand les premières rumeurs ont commencé à circuler... "Grohl a enregistré un truc tout seul", "Il joue de tous les instruments"... On a haussé les épaules. Ouais, et alors ? Un exutoire, sans doute. Une façon de ne pas sombrer. On respectait la démarche, mais musicalement, on n'en attendait rien.
Et puis le disque est arrivé, en juillet 1995.
Pochette sobre, un pistolet laser de Buck Rogers. Titre éponyme. Foo Fighters. Le nom d'un projet, pas encore celui d'un groupe.
On a posé le vinyle sur la platine du magasin. Première écoute.
Et là...
Ce n'était ni une révolution, ni une révélation. C'était... du rock. Efficace, carré, puissant.
Le fantôme de Nirvana planait partout, évidemment. Comment aurait-il pu en être autrement ? Cette dynamique "calme/explosion", ces guitares saturées qui vous décollent le papier peint, cette mélancolie latente dans les mélodies... Tout était là. Mais le spectre était différent.
Là où Cobain hurlait sa douleur existentielle avec la voix d'un écorché vif, Grohl, lui, chante. Et il chante bien, très bien même. Mais il n'a pas cette fêlure, cette urgence désespérée qui faisait de chaque morceau de Nirvana un possible dernier testament. Grohl, c'est le type qui a survécu à l'accident et qui essaie de réapprendre à marcher. Cobain, c'est le type qui s'est jeté volontairement de la falaise. La nuance est de taille.
Musicalement, c'est un mur du son, un déferlement de guitares. C'est brut, direct. On sent que le mec a tout enregistré en six jours, seul dans son coin. C'est l'urgence de celui qui doit expulser quelque chose, sans trop réfléchir. C'est un grand "Fuck" à la mort, au destin, au silence.
Mais voilà le problème. À force de vouloir tout expulser, l'album devient monolithique. Les morceaux s'enchaînent, solides, bien foutus, mais aucun ne sort véritablement du lot. Il n'y a pas de "Lithium", de "Come As You Are". C'est une collection de très bons titres de rock alternatif, mais ça reste une collection.
C'est un album que j'ai beaucoup vendu à l'époque. Facile à conseiller. "Tu aimais Nirvana ? Tu vas aimer ça." Et ça marchait.
Avec le recul de mes 55 balais, je le vois clairement pour ce qu'il est : un album de transition. La chrysalide. Dave Grohl devait tuer le fantôme de son ancien groupe pour pouvoir exister. Il l'a fait avec cet album. Ce n'est pas un disque de Foo Fighters, le groupe. C'est le disque de Dave Grohl, le survivant.
Le papillon, magnifique et coloré, viendra plus tard, avec "The Colour and the Shape". Là, on assistera à la naissance d'un vrai groupe, avec une identité propre, capable de pondre des hymnes interplanétaires.
Mais ce premier effort, aussi louable et nécessaire soit-il, reste ce qu'il est : un exutoire. Un album ni vraiment bon, ni vraiment mauvais. Un document sonore qui témoigne de la résilience d'un homme face à la tragédie.
C'est déjà beaucoup. Mais ce n'est pas suffisant pour en faire un chef-d'oeuvre.
Un 3 sur 5. Pour la démarche, pour le courage. Pas pour la postérité.