Rated 6/10
Soyons honnêtes, avant même de poser le diamant sur le vinyle (ou le laser sur le CD, ne soyons pas sectaires), la première chose qui vous saute à la gueule avec "Country Life", c’est cette jaquette. On ne va pas se mentir, c'est probablement l'une des pochettes les plus emblématiques et, disons-le, les plus ouvertement provocatrices des années 70. Deux donzelles, tout juste sorties de la douche semble-t-il, en petite tenue transparente, fixant l'objectif avec un air qui oscille entre l'ennui blasé et l'invitation à la débauche la plus totale. Le tout devant un bosquet bien touffu. La métaphore est aussi subtile qu'un coup de pied dans les valseuses.
Cet album, le quatrième du groupe, est souvent considéré comme le dernier acte de leur période la plus créative, la plus folle, juste avant que Bryan Ferry ne prenne totalement le contrôle pour transformer le groupe en une machine à tubes pour yuppies dépressifs dans les années 80. C'est un disque d'une densité folle. Là où son prédécesseur, "Stranded", était grandiose et luxuriant, "Country Life" est plus nerveux, plus direct, plus rock 'n' roll dans son essence. On sent que Brian Eno n'est plus là depuis un album déjà, et que la démence expérimentale a laissé place à une sorte de frénésie glam-rock ultra-maîtrisée. C'est un bordel, mais un bordel savamment orchestré.
Dès le premier morceau, "The Thrill of It All", on est happé. C'est rapide, c'est urgent, avec la guitare de Phil Manzanera qui part dans tous les sens, le saxophone d'Andy Mackay qui pleure comme un ange déchu dans une ruelle sombre de Berlin et la voix de Ferry, plus dandy que jamais, qui plane au-dessus de tout ça. Ce type pourrait chanter le manuel d'utilisation d'un grille-pain et il arriverait à le rendre sexy et tragique. C'est insupportable et génial à la fois.
Le truc avec Roxy Music à cette époque, c'est qu'ils arrivaient à marier des trucs totalement improbables. Ils pouvaient passer d'un rock quasi-sauvage à une pop song maniérée en un claquement de doigts. "All I Want Is You" est un tube pop parfait, accrocheur, presque joyeux. Et juste après, on se prend des morceaux comme "Triptych" ou "Bitter-Sweet" dans la gueule, des trucs beaucoup plus sombres, presque gothiques avant l'heure, avec des ambiances de cabaret sous acide.
On sent une tension permanente dans ce disque. La tension entre l'art-rock le plus pointu et le glam rock le plus primaire. Entre la sophistication des arrangements et l'énergie brute, quasi-punk par moments. C'est un disque de mecs en smoking qui rêvent de foutre le feu au palace dans lequel ils jouent. Et c'est cette ambiguïté qui fait toute la force de l'album.
Alors, pourquoi seulement 3/5, me direz-vous, si c'est si génial ?
Parce que, justement, c'est peut-être un poil trop maîtrisé. Il manque ce grain de folie, cette démence pure que Brian Eno injectait dans les deux premiers albums. On sent que la machine est parfaitement huilée, presque trop. Bryan Ferry est en train de devenir le personnage qu'il ne cessera plus jamais d'être, et même si c'est fascinant, ça perd un peu de la folie et du danger des débuts. C'est le son d'un groupe au sommet de son art, mais aussi au bord du précipice qui le fera basculer vers autre chose. Quelque chose de plus lisse, de plus adulte, de moins… vital.
Et puis, soyons francs, aussi brillant soit-il, il ne m'a jamais procuré le même frisson qu'un "For Your Pleasure" ou le premier album éponyme. Ces disques-là avaient un côté imprévisible, chaotique, qui me parle davantage. "Country Life" est un disque fabuleux, un classique absolu du glam rock, mais il ne me retourne pas les tripes. Il est trop élégant pour ça, même dans sa crasse. C'est le son de la décadence, certes, mais d'une décadence en smoking, pas en jean déchiré.
N'empêche, quel disque, c'est un instantané parfait d'une époque où le rock osait être intelligent, sexy et dangereusement ambigu. Un disque qui, rien que pour sa pochette, a sa place dans n'importe quelle discothèque qui se respecte. Et puis merde, un album qui contient "The Thrill of It All" ne peut pas être mauvais. C'est scientifiquement impossible. C'est un album essentiel à écouter pour comprendre les années 70, mais il ne fera pas partie de mes disques de chevet.
C'est un excellent album, mais pas un chef-d'oeuvre qui change une vie. Du moins, pas la mienne.