Rated 6/10
Chaque jour est une aventure où la boussole s'affole, un pèlerinage bizarre à travers les décennies et les obsessions sonores compilées dans l'épais volume du fameux bouquin 1001 Albums You Must Hear Before You Die. Parfois, le voyage se passe sans encombre, les transitions sont douces, presque logiques. Et puis, il y a des jours comme aujourd’hui, des jours où la playlist s'apparente à un véritable saut dans le vide sans élastique. Ce projet est un grand écart quotidien car passer des papes de l'expérimental rock, les bien nommés Sonic Youth, à Alexander « Skip » Spence est une expérience... déstabilisante. C'est le genre de virage à épingle qui vous laisse avec un sérieux coup du lapin musical et les oreilles qui sifflent.
Hier encore, j'étais plongé dans la fureur moderniste, les larsens divins, les guitares torturées et la dissonance magnifiquement orchestrée par la bande de Thurston Moore et Kim Gordon. J'étais dans le bruit blanc, l'asphalte new-yorkais, l'avant-garde pure et dure. Et aujourd'hui, je me retrouve catapulté en arrière, en plein cœur de l'année 1969, face à un homme seul avec ses démons. C'est un choc thermique, un anachronisme brutal qui force à recalibrer instantanément ses attentes. On quitte l'art brut et la fureur électrique pour s'enfoncer dans les brumes d'une conscience isolée, et je dois bien avouer que le voyage laisse une sensation étrange, un arrière-goût de perplexité.
Pour apprécier ou du moins comprendre ce que l'on écoute ici, il faut impérativement détacher l'œuvre de sa propre légende, même si c'est presque impossible tant l'histoire de cet album est entrée dans le folklore du rock tragique. En 1968, la stabilité mentale d'Alexander « Skip » Spence est plus que vacillante, elle s'effondre totalement. Le point de non-retour est atteint lorsqu'il tente de fracasser la porte de la chambre d'hôtel de ses propres camarades de Moby Grape, Don Stevenson et Jerry Miller, armé d'une hache. Ce geste d'une violence inouïe lui vaut d'être interné d'office à l'hôpital psychiatrique de Bellevue pour une durée de six mois. C'est là, entre les murs blancs de l'asile, qu'il écrit les morceaux qui composeront son unique manifeste solo.
À sa sortie de l'infirmerie psychiatrique, Spence ne disparaît pas dans la nature. Contre toute attente, il récupère une avance de 1 000 dollars de la part de Columbia Records, s'achète une moto et fonce directement à Nashville pour enregistrer ses complaintes. Quand on connaît ce passif, quand on sait qu'on écoute les élucubrations d'un homme à peine sorti de l'asile, on s'attend logiquement à un disque de pure folie furieuse, à un assaut sonore terrifiant, à quelque chose de radicalement inclassable. Le mythe du génie fou est une marchandise qui fait toujours recette dans l'histoire du rock, et Oar se traîne cette réputation de disque maudit depuis des décennies.
Sur le plan purement technique et formel, Oar est pourtant une curiosité indéniable pour l'époque. Spence débarque à Nashville, la Mecque de la country proprette et des productions ultra-léchées, avec une approche totalement lo-fi avant l'heure. Il refuse toute aide extérieure et décide d'enregistrer l'intégralité de l'album en solitaire, jouant lui-même de chaque instrument présent sur la bande magnétique. Guitare, basse, batterie, percussions minimalistes, il construit son propre squelette sonore sans aucun filet de sécurité, face à un ingénieur du son probablement perplexe.
De plus, l'album est enregistré à un volume extrêmement bas, ce qui lui confère une atmosphère d'une intimité rare, presque étouffante. On a la sensation d'être assis dans un coin de la pièce, dans le noir, à écouter un homme murmurer à ses propres fantômes. Le chant de Spence, un baryton lourd, traînant et profondément somnolent, renforce cette impression de torpeur et de dérive psychologique. Les imperfections techniques sont partout : des accords de guitare qui hésitent, des tempos qui flottent, une voix qui semble parfois s'éteindre avant la fin de la phrase. C'est brut, c'est spectral, mais est-ce que cela suffit pour en faire un chef-d'œuvre ?
L'album s'ouvre sur "Little Hands", un titre qui avance avec une étrange énergie portée par des roulements de tambour qui rappellent l'ambiance d'un cirque un peu triste. C'est presque trompeur, car cela laisse espérer une suite dynamique et sur ce point la réalité est beaucoup plus léthargique. Le disque s'enfonce rapidement dans une country-folk squelettique avec "Cripple Creek", "Weighted Down (The Prison Song)" ou "Broken Heart", des morceaux où Spence traîne son spleen et sa carcasse avec une monotonie qui finit par peser.
Le seul véritable sursaut de tension survient avec "Books of Moses", sans doute le moment le plus marquant et le plus sombre de l'album. Une guitare bluesy, lourde et résonnante se mêle à des grondements de tonnerre et un martèlement métallique persistant qui évoque une sorte de rituel vaudou improvisé. Ici, on touche du doigt la détresse et l'instabilité de l'artiste car le reste du temps, la musique dérive doucement vers des textures plus éthérées, comme sur "Diana" ou "War in Peace", où le chant se dissout dans des murmures presque sans paroles au-dessus de cymbales discrètes. L'album s'achève sur "Grey/Afro", un long morceau percussif totalement anarchique et instable qui semble se déconstruire sous nos yeux, preuve finale d'un projet qui refuse toute structure logique.
Au final, une fois le casque retiré et la fumée de la légende dissipée, que reste-t-il de Oar ? Eh bien, il reste un album de folk rock, voire de psychedelic folk, qui s'avère bien trop classique. C'est un disque en plein dans l'air du temps, celui de 1969. Malgré l'aura de folie et d'avant-garde qu'on s'évertue à lui coller sur le dos, Spence ne révolutionne pas les structures de la folk de la fin des années soixante. Il livre simplement une version ralentie, dépolie et fatiguée des ballades que tout le monde écrivait à cette époque en Californie ou ailleurs.
Je pourrais dire qu'Oar est touchant, c'est un document historique fascinant sur la déchéance d'un artiste, mais musicalement, le classicisme des compositions empêche le disque de s'envoler vers des sommets d'originalité.
C'est pourquoi cet album s'en sort avec un 3 sur 5, soit la moyenne exacte. Je ne peux décemment pas lui donner plus : les longueurs sont réelles, la monotonie s'installe au fil des pistes et le voyage s'avère parfois plus laborieux que véritablement transcendant. Mais je ne peux pas non plus lui mettre moins car la démarche de Spence, ce témoignage brut d'un homme qui met ses dernières forces dans un magnétophone après avoir frôlé le gouffre, mérite le respect. Un album honnête, profondément ancré dans son année 1969, à écouter au moins une fois pour la culture, mais qui n'a pas la force de bousculer durablement les lignes du genre.