Rated 8/10
En 1994, le hip-hop avait un accent, il parlait avec la nonchalance ensoleillée de la Californie. Dr. Dre et Snoop Dogg avaient imposé leur G-funk suave et hédoniste au monde entier. Le rap, c'était des voitures qui rebondissent, des barbecues et des rythmes lents qui sentaient la weed. Pendant ce temps-là, à New York, le Wu-Tang Clan jouait la carte de l'agression pure, du son crade et des mythologies de films de kung-fu. L'East Coast cherchait sa nouvelle voix, son nouveau prophète.
Et puis un gamin de 20 ans a débarqué des cités du Queensbridge. Il s'appelait Nasir Jones, alias Nas et il n'avait pas l'intention de jouer le jeu.
Son premier album, "Illmatic", est un ovni. Un disque court, dense, d'une maturité absolument stupéfiante. Oubliez les CDs interminables de 70 minutes, remplis de skits inutiles, qui étaient la norme à l'époque. Nas nous livre 10 morceaux en 39 minutes et pas une seconde de gras. Chaque titre est essentiel, chaque rime est pesée, chaque instru est parfaite. C'est un bloc de béton, un diamant brut poli à l'extrême.
C'est là toute la force et la beauté d'"Illmatic". C'est un album intemporel. En 1994, je voyais passer des dizaines de disques de rap qui, six mois après leur sortie, sonnaient déjà comme des reliques. Les productions vieillissaient à une vitesse folle. "Illmatic", lui, pourrait sortir demain matin. Pourquoi ? Parce qu'il ne repose pas sur une mode, mais sur deux piliers indestructibles : le talent pur du parolier et l'excellence des architectes sonores.
D'abord Nas, à 20 ans le mec n'écrit pas des textes, il peint des fresques. C'est un putain de poète de la rue qui ne glorifie pas la vie de gangster, il la raconte avec la précision d'un reporter de guerre , la lucidité d'un vieil homme et la rage d'un gamin qui a vu son frère et son meilleur ami se faire tirer dessus la même nuit. Son flow est d'une fluidité irréelle, ses rimes sont d'une complexité folle. Il ne se contente pas de rimer en fin de phrase, il tisse des toiles de mots, des échos, des assonances au coeur même de ses vers. C'est technique, c'est virtuose, c'est du grand art.
Ensuite les producteurs et le casting est hallucinant, DJ Premier, Large Professor, Pete Rock, Q-Tip. La crème de la crème de la production new-yorkaise de l'époque. Chaque morceau a une couleur unique et une âme. Les beats sont jazzy, granuleux, mélancoliques. Ils samplent des vieux disques de jazz ou de soul pour créer une atmosphère cinématographique, une bande-son parfaite pour les chroniques de Nas. Cette production, riche et texturée, est la deuxième raison pour laquelle l'album ne vieillit pas. Il a un son organique, chaud, qui transcende les époques.
Alors, pourquoi un 4 sur 5 ? Pourquoi pas la note parfaite pour un album que je viens de décrire comme un chef-d'oeuvre ?
Illmatic est un album que je respecte infiniment. Que j'admire, c'est une merveille d'intelligence et de technique. C'est un disque qui parle à ma tête mais pas à mon coeur. C'est un disque d'une telle perfection formelle qu'il en devient parfois un peu distant, un peu froid. C'est un tableau de maître qu'on contemple avec admiration, mais qui ne vous saute pas à la gorge.
Pour moi, un 5/5, c'est un disque qui, au-delà de sa perfection, provoque une réaction physique, un choc émotionnel brut. C'est la mélancolie suicidaire de Joy Division, l'arrogance des Stone Roses. "Illmatic" est d'une autre nature, c'est une oeuvre plus cérébrale, plus contenue dans son expression. Sa violence est dans les mots, pas dans le son. Sa tristesse est dans le constat, pas dans les larmes.
C'est pour cette raison, cette toute petite distance émotionnelle, que je lui accorde un "gros" 4 sur 5. Un 4 qui vaut le 5 de 99% des autres disques de rap. C'est un album mature, essentiel, un classique absolu du hip-hop que tout amateur de musique se doit d'avoir écouté. C'est une leçon d'écriture et de production. Un monument. Mais pour moi, il lui manque cette petite étincelle de folie qui transforme un chef-d'oeuvre en une obsession.