Rated 6/10
En 1971 et alors que le monde a les oreilles saturées de clones de Bob Dylan, un postier de Maywood dans l’Illinois, un mec ordinaire qui marchait sous la pluie en distribuant le courrier tout en griffonnant des vers dans sa tête, débarque avec sa guitare acoustique et sa gueule de brave gars. Sous l’aile bienveillante de Kris Kristofferson, John Prine sort son tout premier album éponyme chez Atlantic Records et la critique de l’époque se met immédiatement à genoux en hurlant au génie littéraire absolu. Sur le papier, la légende est parfaite : le plouc magnifique qui capture l’âme de l’Amérique profonde avec une compassion désarmante et un sens de la formule à faire pâlir n’importe quel prix Pulitzer de comptoir. Tout le monde s’extasie, le disque est sanctifié comme une Bible de la folk music et il se retrouve propulsé dans tous les guides d’écoute obligatoire. Mais 55 ans plus tard, quand je pose la galette sur la platine, la réalité frappe mes tympans avec un peu plus de rugosité.
Soyons clairs : je reconnais immédiatement le talent de plume du bonhomme, mais je ne vais pas jouer au fanatique béat parce qu’un manuel d’histoire du rock m’ordonne de me prosterner. Cet album mérite un 3 sur 5, ni plus, ni moins, c’est un recueil d’histoires magistralement bien écrites mais qui se débat souvent dans un genre musical un peu trop terne, parfois même plombé par la raideur typique de son époque. Prine a beau être un observateur féroce des misères humaines et des ridicules de son pays, il livre un premier essai qui manque cruellement de relief sonore et de nuances d’interprétation. On a affaire à un poète exceptionnel coincé dans les limites d’un songwriter qui tourne un peu trop souvent autour des trois mêmes accords sans toujours savoir comment faire décoller ses mélodies.
Dès l’ouverture avec « Illegal Smile », on a affaire à un folk dépouillé, un picking acoustique appliqué et à un timbre éraillé, presque nasillard. L’écriture y est maligne, jouant sur cette fausse apologie de la fumette qui est en fait un refuge contre l’absurdité du quotidien. C’est propre, c’est poli, mais c’est presque trop scolaire dans sa construction. Le contraste devient d'ailleurs saisissant quand Prine s'attaque à la tragédie pure et qu'il ne passe pas par quatre chemins. Sur « Sam Stone » par exemple, la description du vétéran du Vietnam brisé, rentré au pays avec un trou dans le bras où tout son fric disparaît, est d’une noirceur glaçante. Le vers « There's a hole in daddy's arm where all the money goes / Jesus Christ died for nothin' I suppose » vous laboure le ventre avec une efficacité chirurgicale. Même constat impitoyable avec « Hello in There », ce regard dévastateur sur l’abandon et la solitude des personnes âgées dans les maisons de retraite. À seulement vingt-quatre piges, parvenir à capter la décrépitude et le vide existentiel de la vieillesse avec une telle justesse relève de l’exploit brut.
Mais le problème majeur de cet album, c’est ce qui se passe entre ces fulgurances narratives. Quand Prine délaisse la tragédie intime pour tenter de trousser des chroniques plus enlevées ou des country-folk plus traditionnels, la sauce a tendance à épaissir méchamment. Un titre comme « Spanish Pipedream » ou « Quiet Man » sent le cahier des charges Nashville un peu trop bien repassé, avec un habillage studio signé Arif Mardin qui manque singulièrement de folie et de danger. Le bluegrass et le country-rock campagnard y sont joués sans accroc, mais sans cette étincelle de sauvagerie ou d’urgence qu’un Townes Van Zandt ou un Guy Clark savaient insuffler à leurs désespoirs. C’est appliqué, c’est bienveillant, mais ça finit par sonner comme une enfilade de saynètes acoustiques qui partagent le même tempo boiteux et le même débit vocal un peu monocorde. On écoute les paroles avec admiration, mais mes oreilles de mélomane restent un peu sur leur faim quant à l'audace musicale pure.
Le cynisme politique de Prine refait surface avec « Your Flag Decal Won't Get You Into Heaven Anymore », une charge jubilatoire et acerbe contre le faux patriotisme de pacotille des péquenauds pro-guerre de l'ère Nixon. C'est drôle, ça tape juste là où ça fait mal, et l'irrévérence du bonhomme fait plaisir à entendre dans un genre qui s'enfermait déjà dans l'orthodoxie réactionnaire. Pourtant, là encore, le véhicule mélodique est d’une pauvreté désarmante, se contentant d’un petit shuffle country de kermesse qui use sa formule au bout de deux minutes chrono. Il en va de même pour « Paradise », cette élégie pour un comté du Kentucky ravagé par les compagnies minières et leurs excavatrices à ciel ouvert. Le propos écologique avant l'heure est noble et puissant, mais le traitement musical en forme de ritournelle traditionnelle finit par lasser sur la durée. On comprend le message dès le premier refrain, puis on attend poliment que la chanson finisse son tour de piste en regardant sa montre.
Quand l’album se clôt sur « Far From Me », on retombe dans une intimité plus feutrée, une rupture amoureuse banale observée à travers les détails les plus triviaux d’un café de banlieue. C’est sans conteste là que réside la vraie force de John Prine : transformer les miettes du quotidien et la médiocrité ordinaire en poésie poignante sans jamais verser dans le pathos larmoyant. Il y a une dignité de prolétaire dans sa voix qui force le respect et qui sauve le disque du simple exercice de style pour hipsters en quête d'authenticité rurale. Mais une fois le disque rangé dans sa pochette, je ne peux pas m’empêcher de penser que la réputation mythologique de ce premier essai dépasse largement ses qualités purement musicales.
En résumé, ce premier jet de John Prine en 1971 pose les bases d’un auteur-compositeur hors norme dont l’influence finira par contaminer des générations entières de songwriters américains, mais il souffre des défauts inhérents aux disques trop bavards et musicalement trop timorés. C’est un travail admirable pour qui veut disséquer le génie de la narration folk américaine, mais sur le plan du plaisir d’écoute pur, de la tension électrique ou du vertige mélodique, on reste souvent coincé sur le bas-côté de la grand-route. Une œuvre respectable et touchante, mais qui cale régulièrement sur ses propres limitations formelles. D’où ce 3 sur 5 parfaitement mesuré : un classique de texte, sans doute, mais un disque qui peine à s’imposer comme un chef-d’œuvre absolu.