Rated 10/10
Bon, on ne va pas se mentir, dans ce projet interminable des "1001 Albums", il y a des jours où je me traîne, où j'ai l'impression de faire mes devoirs en écoutant des trucs qui ont mal vieilli ou de la soupe tiède. Et puis, il y a des jours comme aujourd'hui. Des jours où je tombe sur une évidence, un truc qui justifie à lui seul que je perde mon temps à écrire sur de la musique au lieu de juste l'écouter en boucle dans le noir.
Aujourd'hui, c'est Neil Young, mais attention, pas le Neil Young en mode "Harvest" pour faire pleurer dans les chaumières (même si je respecte). Non, là, c'est le Neil Young avec le Crazy Horse, c'est "Rust Never Sleeps" et nous sommes en 1979.
Pour un mec né en 1970 comme moi, 1979, c'est une année charnière, même si à 9 ans, je n'avais pas encore la conscience politique du punk. Mais avec le recul, et toutes ces années passées derrière le comptoir du magasin de disques ou derrière le micro de la radio, je sais ce que cette année représente. C'est le moment où le rock "dinosaure" se prenait un grand coup de pied au cul par les punks. Les Sex Pistols avaient déjà tout cassé, le post-punk commençait à émerger (Joy Division, mes amours !), et les vieux de la vieille, les mecs des années 60, avaient l'air de fossiles.
Sauf un, sauf ce putain de Canadien mal peigné avec ses chemises à carreaux et sa Gibson Les Paul noire défoncée.
Neil Young, au lieu de faire l'autruche ou de se couper les cheveux pour faire jeune, il a sorti "Rust Never Sleeps". Et bordel, quel titre, "La rouille ne dort jamais" c'est d'un cynisme et d'une lucidité effrayante. C'est l'album de la survie, c'est l'album qui dit aux punks : "Je vous ai compris, je vous respecte, mais je peux faire plus de bruit que vous."
L'album est foutu bizarrement, et c'est ce qui fait son génie. C'est un faux live, un concept bâtard enregistré sur scène mais retouché en studio, divisé en deux parties bien distinctes. C'est le Yin et le Yang du larsen.
On commence doucement avec la face "folk", celle qui rassure les fans de la première heure. Mais attention, ce n'est pas du folk de feu de camp pour scout niais. C'est sombre avec "My My, Hey Hey (Out of the Blue)" qui ouvre le bal. Rien que pour ces paroles, l'album mérite sa place au panthéon. "It's better to burn out than to fade away". Mieux vaut brûler franchement que de s'éteindre à petit feu.
Cette phrase... putain, elle me hante. Quand je bossais chez le disquaire dans les années 90, c'était impossible d'écouter ça sans penser à Kurt Cobain qui l'a citée dans sa lettre d'adieu. Ça donne une gravité, une lourdeur au morceau qui te prend aux tripes. C'est prophétique. Neil Young y parle de Johnny Rotten, il adoube le punk tout en actant la fin de son propre règne de hippie.
Il y a "Pocahontas" aussi sur cette face, une merveille de narration un peu barrée comme seul Young sait les pondre. C'est beau, c'est dépouillé. Si l'album n'était que ça, ce serait déjà un excellent disque, un solide 4/5. C'est la facette du Loner que j'apprécie, celle qui sait raconter des histoires tristes avec une voix haut perchée qui te brise le cœur. Mais bon, moi, mes goûts, tu les connais. Je suis un enfant du bruit, de la fureur, du larsen et des drones. J'ai besoin que ça gratte, que ça saigne, que ça fasse mal.
C'est là qu'on retourne le vinyle... Et on change de monde.
On branche les amplis géants, le Crazy Horse débarque, et là, mes aïeux, c'est la guerre.
C'est simple : cette face B, c'est l'acte de naissance du Grunge, dix ans avant tout le monde. C'est la matrice, c'est le son que chercheront à reproduire J Mascis, Thurston Moore, Black Francis et Kurt Cobain toute leur vie. C'est sale, c'est lourd, c'est maladroit, et c'est absolument parfait.
Le Crazy Horse, parlons-en deux secondes. Ce n'est pas le groupe le plus technique du monde. Ralph Molina à la batterie, il joue souvent un peu derrière le temps, Billy Talbot à la basse, c'est monolithique. Mais ensemble ? C'est une machine à broyer du silence. C'est lourd comme une chape de plomb, c'est le son du garage poussé à son paroxysme.
"Powderfinger", c'est l'hymne. Une histoire de gars qui doit défendre sa famille avec un fusil, ça sent la poudre, la peur et la mort, le tout porté par des solos de guitare qui sont à la fois mélodiques et complètement crades. Neil Young ne joue pas de la guitare, il la torture, il lui arrache des sons qui n'existent pas. Sa "Old Black", cette Gibson modifiée, crache un son fuzzé, compressé, qui semble constamment au bord de la rupture. C'est jouissif.
Et puis on arrive à la fin, le miroir de l'ouverture : "Hey Hey, My My (Into the Black)". La version électrique, la version méchante et la distorsion est tellement forte qu'on a l'impression que les enceintes vont exploser. C'est de la boue sonore, c'est épais, c'est gluant, c'est ce son-là que j'ai cherché toute ma vie d'adulte. C'est ce son-là qui fait le lien entre le classic rock et le noise rock que je vénère.
Quand j'entends ça, je comprends pourquoi Sonic Youth a fait une reprise de "Computer Age" plus tard, ou pourquoi ils ont tourné avec lui. Neil Young sur cette face B, il est plus jeune, plus violent et plus pertinent que 99% des groupes de 1979. Il invente le mur du son émotionnel.
Je pourrais ergoter sur "Sedan Delivery" qui est un morceau punk avant l'heure, speed et bordélique, ou sur "Welfare Mothers" et ses chœurs de bourrés. Mais l'essentiel n'est pas là.
L'essentiel, c'est la cohérence du chaos. C'est un album sur le temps qui passe, sur l'obsolescence, joué par un mec qui refuse de devenir obsolète. C'est un album bipolaire, qui passe de la caresse à la gifle, et qui réussit les deux avec une maestria insolente.
Quand je réécoute ça aujourd'hui, je ne trouve pas ça ringard une seule seconde. Au contraire, j'y entends les prémices de tout ce que j'aime, jy entends la liberté totale. Neil Young se fout des modes, il se fout de la technique, il se fout de chanter juste. Il veut juste que ça soit VRAI et bordel, que c'est vrai.
C'est un disque charnière pour moi, c'est le moment où j'ai compris qu'on pouvait aimer le folk introspectif ET le déluge électrique sans être schizophrène. C'est le moment où le rock a compris qu'il pouvait vieillir sans devenir pathétique, à condition d'accepter de se mettre en danger.
Alors oui, je valide cet album à 100%. La face acoustique est sublime, un 4/5 solide pour la beauté du geste. Mais la face électrique... La face électrique, c'est l'ADN de ma discothèque, c'est ce qui annonce les déflagrations futures. C'est un 5/5 indiscutable.
Au final, c'est un putain de bon album. Probablement l'un des trois meilleurs de Neil Young, si ce n'est le meilleur pour ceux qui, comme moi, aiment quand ça sent la sueur et l'électricité statique.
La rouille ne dort jamais, et visiblement, le talent de Neil Young non plus.
Allez, je retourne écouter "Sedan Delivery" à fond les ballons en faisant chier les voisins.