Rated 6/10
Le grand saut, le pactole, le passage chez les "majors". Voilà ce que représente "Green" dans la discographie de R.E.M. Car après cinq albums sur le label indépendant I.R.S. qui ont fait d’eux les chouchous des radios universitaires et de la critique éclairée, les quatre garçons d'Athens, Géorgie, signent chez la Warner. Un contrat juteux, des attentes énormes, et la question qui brûle toutes les lèvres en 1988 : vont-ils se vendre comme des putes ou réussir à garder leur âme ?
Avouons-le, et vous commencez à me connaître, j’ai toujours eu un peu de mal avec R.E.M. C'est comme ça. Une sorte de barrière invisible, peut-être un poil trop propret, trop universitaire, trop… américain dans le sens le plus lisse du terme. Pourtant, la décence m'oblige à reconnaître leur importance capitale et, par moments, leur génie. Et "Green", c'est précisément l'album qui incarne toute l'ambivalence de ma relation avec ce groupe.
Mon avis est simple et ne changera pas : c'est un disque foncièrement inégal. Un album schizophrène, le cul entre deux chaises, qui ne sait pas s'il doit enfiler un treillis pour partir au combat ou un pull en tricot pour aller cueillir des pâquerettes. C'est l'album de la transition, et comme toute transition, c'est parfois maladroit, un peu disgracieux, comme un adolescent qui mue.
D'un côté, il y a la machine de guerre qui se met en place, celle qui accouchera plus tard de monstres de stades. Je pense évidemment à "Orange Crush", un putain de brûlot, un riff d'acier trempé, une production massive, des bruits d'hélicoptères, et un Stipe qui gueule enfin un peu, qui crache sa frustration sur fond de guerre du Vietnam et d'Agent Orange. Là, oui, mille fois oui. C'est puissant, c'est intelligent, c'est du rock qui a des couilles et un cerveau. Dans la même veine, "Pop Song 89" en ouverture est une mise en abîme maline et efficace du cirque médiatique qui les attend, et "World Leader Pretend" montre une maturité nouvelle dans l'écriture.
Et puis, il y a "Stand". Ah, "Stand", le tube absolu, la chanson que tu entends une fois et qui te ronge le cerveau pour la semaine. C'est un bonbon pop acidulé et intentionnellement débile, une mélodie si conne qu'elle en devient géniale. C'est le R.E.M. qui a compris qu'un riff simple et un refrain à la mords-moi-le-nœud pouvaient t'ouvrir les portes du Top 40. On peut trouver ça con, mais il faut avouer que c'est diablement bien foutu. Pour ces trois ou quatre titres, l'album mérite sa place dans le grand livre.
Mais voilà, il y a l'autre versant de la montagne, celui qui me fait grincer des dents et qui justifie ma note timide. C'est le R.E.M. qui se regarde le nombril en tricotant des arpèges à la mandoline. Putain de mandoline, elle est partout sur cet album, comme un virus. Sur "You Are the Everything" ou "The Wrong Child", on a l'impression d'entendre une version édulcorée et sans âme de leurs premiers disques. C'est mou, c'est gentillet, on sent le groupe qui se cherche, qui essaie de ne pas renier complètement son passé indie tout en draguant le grand public. Le problème, c'est qu'en faisant ça, ils perdent en cohérence ce qu'ils gagnent en ambition.
C’est ça, le nœud du problème avec "Green". C'est un album de compromis, il est vert comme la couleur du dollar qu'ils viennent de toucher, mais il est aussi vert comme un fruit pas assez mûr. On sent le potentiel, on goûte le sucre des morceaux les plus évidents, mais on tombe aussi sur des passages âpres, qui manquent de saveur, de conviction.
C'est un disque charnière, un passage obligé pour qu'ils puissent ensuite nous pondre des chefs-d'œuvre de mélancolie comme "Automatic for the People". Mais en tant que tel, écouté en 2025 avec le recul que m'offrent mes 55 balais et des milliers de disques dans les oreilles, "Green" me laisse sur ma faim. Il y a de l'or, c'est indéniable, mais il faut le trier au milieu de beaucoup de paille.
Un 3 sur 5, ça peut sembler sévère pour un album qui contient des classiques pareils, mais c'est la note de la frustration. La frustration de ce qu'il aurait pu être s'il avait choisi son camp. C'est un bon album, mais pas un grand album, il est juste... entre les deux. Et être entre les deux, dans le rock, c'est rarement la meilleure place.