Rated 10/10
En 1971, je me bavais dessus, je me chiais dessus et je faisais areu areu, et en y reflechissant c'est certainement ce qui m'attend dans quelques années… Mais surtout en 1971, le "Summer of Love" n'est plus qu'un souvenir flou et dégueulasse, une gueule de bois collective. Les fleurs dans les cheveux ont fané, remplacées par les seringues dans les bras. Le rêve hippie s'est fracassé contre le réel. La preuve ? Les icônes tombent comme des mouches.
Septembre 1970, Hendrix s'étouffe dans son vomi.
Octobre 1970, Janis Joplin s'écroule, une surdose d'héroïne, seule dans une chambre de motel.
Juillet 1971, Morrison rejoindra le club dans une baignoire parisienne.
Le "Club des 27". Quelle putain d'invention macabre. Une sorte de label de qualité pour rockstars autodestructrices. Et au milieu de ce champ de ruines, comme une oraison funèbre, sort "Pearl".
Janis, la première, la seule, pendant longtemps. Avant elle, les filles dans le rock, c'était les Ronettes, les Supremes. Des voix magnifiques, certes, mais des produits bien emballés, des poupées chantantes. Janis, c'était autre chose, c'était une force de la nature, une tornade texane avec du papier de verre à la place des cordes vocales et du bourbon dans les veines. Une femme qui ne chantait pas le blues, elle le vivait, elle le transpirait, elle le saignait sur scène. Elle était l'antithèse de la séduction polie, elle était brute, elle était "too much". Elle était l'incarnation d'une liberté totale et terrifiante, celle qui vous consume de l'intérieur.
Et "Pearl", c'est le paradoxe ultime de sa carrière et son album le plus abouti, le plus "propre", le plus accessible. Et c'est celui qu'elle n'entendra jamais.
La production de Paul A. Rothchild (le type derrière les Doors, excusez du peu) est impeccable. Fini le son un peu brouillon de Big Brother and the Holding Company. Ici, tout est clair, chaque instrument est à sa place, la dynamique est parfaite. On a engagé les meilleurs musiciens de studio de Los Angeles, le Full Tilt Boogie Band, des types qui savaient jouer, et ça s'entend.
Et au centre, il y a la voix, "La Perle".
Jamais sa voix n'avait été aussi bien mise en valeur. Sur "Cry Baby", on a le frisson. C'est une performance de soul à l'état pur, on sent la fêlure, la douleur qui affleure à chaque syllabe. Elle ne crie plus systématiquement, elle module, elle murmure, elle implore. Elle est en pleine possession de ses moyens, au sommet de son art.
C'est là toute la force et la tragédie de "Pearl", c'est l'album de la maturité. Janis nous montre qu'elle n'est pas qu'une bête de scène hystérique et qu'elle peut tout chanter. Elle passe d'un rock endiablé ("Move Over") à une country poignante ("Me and Bobby McGee" de Kris Kristofferson, qu'elle transforme en hymne universel et définitif), d'une soul déchirante ("A Woman Left Lonely") à un folk délicat. C'est une démonstration de force tranquille, la preuve qu'elle était bien plus qu'une simple "chanteuse de blues". Elle était LA chanteuse.
Chaque morceau est une claque, "Mercedes Benz", enregistré trois jours avant sa mort, a cappella en une seule prise, est un pied de nez, un dernier éclat de rire bluesy et contestataire face à la société de consommation. C'est brut, c'est spontané, et c'est absolument génial.
Et puis il y a "Buried Alive in the Blues", le morceau qu'elle n'aura jamais le temps d'enregistrer. L'album se clôt sur cet instrumental poignant, comme une page laissée blanche, un silence assourdissant qui en dit plus long que n'importe quel mot. C'est la définition même d'un album-testament.
Alors, pourquoi un 5/5, sans l'ombre d'une hésitation ?
Parce que cette production parfaite, loin de lisser les angles de la bête, lui offre enfin une cathédrale pour rugir. Pour la première fois, chaque nuance, chaque fêlure, chaque explosion de joie et chaque abîme de douleur dans la voix de Janis est capturé avec une clarté absolue. Ce n'est pas l'album d'une artiste qui s'assagit, c'est celui d'une artiste en pleine maîtrise, qui n'a plus besoin du chaos sonore pour prouver sa puissance. Elle EST la puissance, et la musique se met à son service avec une dévotion totale.
C'est là que réside le génie de Pearl. Ce n'est pas juste un testament, c'est un couronnement. Le rock a le mordant du live, la soul a la profondeur d'une session Stax, la country a l'authenticité du Grand Ole Opry. Ce n'est plus une simple démonstration de versatilité, c'est la définition même de ce que la musique américaine, dans son ensemble, peut et doit être : un creuset d'émotions brutes servies par une musicalité impeccable.
L'album n'est plus simplement "ce qui aurait pu être", il est "ce qui a été accompli" et le fait qu'il s'agisse de son dernier enregistrement ne fait que renforcer son statut de chef-d'oeuvre. C'est le son d'une comète qui, au moment précis où elle brille le plus fort, achève sa course dans une apothéose. Il n'y a rien à jeter, rien à regretter musicalement car chaque seconde est essentielle.
C'est un disque parfait, tragiquement parfait et un 5/5 résonne comme une évidence. C'est un chef-d'oeuvre absolu qui continue de brûler avec la même intensité un demi-siècle plus tard.