Ah, le voilà, le monument, la pierre angulaire, le monolithe, l'album que tout le monde, de ton pote hippie qui sent encore le patchouli à ton oncle qui pense que la musique s'est arrêtée avec les Stones, te cite comme LE chef-d'oeuvre absolu du blues rock, de la guitare, de la complainte amoureuse. Je parle bien sûr de "Layla and Other Assorted Love Songs" par Derek and The Dominos.
Et là, j'arrive avec mes gros sabots et je balance un "gros 3/5". Un Gros Trois Sur Cinq. C'est presque une insulte, une hérésie, c'est comme dire que "Citizen Kane" est un "petit film sympa" ou que la Chartreuse, c'est "pas mal pour se rincer la bouche". Cette note est une provocation et j'adore ça car elle résume parfaitement le malaise que l'on peut ressentir face à certains colosses de l'histoire du rock. On nous dit que c'est génial, on lit que c'est fondamental, on sait que c'est important. Mais au fond, est-ce qu'on aime vraiment ? Est-ce qu'on se le repasse en boucle ? Est-ce que ça nous parle, à nous, les enfants du post-punk, les adeptes de la dissonance et du bruitisme ?
Derek and The Dominos, déjà, le nom c'est un paravent, une tentative désespérée d'anonymat pour un type qui, à l'époque, était tout sauf anonyme. Eric Clapton, c'est le mec que des graffiti à Londres avaient proclamé "Dieu". Après la trinité blues rock quasi divine de The Yardbirds, la déflagration psychédélique de Cream et le supergroupe avorté Blind Faith, "Dieu" voulait redescendre sur terre, se faire humble, jouer le blues avec des potes. Louable intention, sauf que le moteur de toute cette entreprise n'a rien de divin, et encore moins d'humble car il s'agit de la plus vieille et de la plus triviale des motivations humaines : une obsession amoureuse, bien lourde et bien poisseuse.
Clapton est raide dingue de Pattie Boyd. Problème : Pattie Boyd est la femme de son meilleur ami, George Harrison. Oui, LE George Harrison, l'un des quatres Fab Four. Alors plutôt que de gérer ça comme un adulte, ou de se trouver une autre groupie (c'était pas ce qui manquait, j'imagine), Eric décide d'en faire un double album, un putain de double album. La quintessence du drame de rockstar. "Je ne peux pas avoir la femme de mon meilleur pote, alors je vais écrire 77 minutes de musique pour le crier au monde entier". On a connu plus discret comme approche.
Et c'est là que réside toute la force et toute la faiblesse de ce disque. C'est un journal intime mis à nu, suintant la frustration, le désir inassouvi, la douleur, la jalousie. Ça transpire l'honnêteté la plus crue, la plus pathétique. Quand Clapton chante, il ne joue pas un rôle, il est ce mec au coeur brisé, ce type qui rampe. Cette authenticité, cette impudeur, est touchante, on ne peut pas lui enlever ça. C'est un torrent de lave émotionnel qui a dû en consumer plus d'un à l'époque, et qui continue de fasciner.
Musicalement, c'est l'apothéose du blues rock de l'époque. C'est gras, ça suinte, ça dégouline de feeling. Et puis, il y a le miracle, l'intervention divine qui n'est pas celle de Clapton. Elle s'appelle Duane Allman et c'est le guitariste de l'Allman Brothers Band, invité sur la plupart des titres, qui vient poser sa slide et qui, soyons francs, vole la vedette à tout le monde. Le duel de guitares sur le morceau-titre, "Layla", est entré dans la légende. Ce n'est plus un dialogue, c'est un corps-à-corps, une joute furieuse et désespérée entre la plainte rageuse de Clapton et les arabesques célestes, presque vocales, d'Allman. Chaque note de Duane est une larme, un cri, une fulgurance. C'est lui, l'âme véritable de cette chanson et, par extension, de l'album. Sans lui, "Layla" ne serait qu'une bonne chanson, avec lui, c'est un monument.
Alors pourquoi, mais pourquoi diable, ce "gros 3/5" ?
Parce qu'un monument, c'est souvent chiant à visiter. C'est long, et "Layla and other assorted love songs" est long, terriblement long. C'est un double album, et il en a tous les défauts. Des jams qui s'étirent sans fin, des reprises de blues correctes mais pas transcendantes ("Key to the Highway"), des moments où l'on sent que les musiciens se font plaisir, mais qu'ils ont un peu oublié qu'on était là, à écouter. Pour chaque "Layla", il y a un "Thorn Tree in the Garden" qui nous achève par sa langueur.
Pour moi, cette démonstration de virtuosité et d'épanchement sentimental peut vite devenir indigeste. C'est une question de culture, je vient d'un monde où le silence, la dissonance et l'économie de moyens sont des armes. Ici, je suis dans l'opulence, le débordement, le "plus c'est long, plus c'est bon". Ce n'est pas une critique de la qualité intrinsèque, mais un constat de fossé culturel.
Et puis, il y a le fond de l'affaire. Un type richissime, adulé, considéré comme un dieu de la guitare, qui pleurniche sur 77 minutes parce qu'il n'arrive pas à piquer la femme de son pote. Avouez qu'il y a un côté légèrement indécent. C'est un chagrin d'amour de luxe, une peine de coeur de la jet-set.
Voilà pourquoi ce 3/5 est si juste, c'est une note qui refuse de se laisser impressionner par le statut de l'oeuvre.
C'est un 3 parce que l'album est pétri de longueurs, d'auto-complaisance et qu'il représente une esthétique du rock parfois difficile à digérer aujourd'hui. C'est une musique de son temps, et ce temps n'est plus tout à fait le nôtre.
Mais c'est un GROS 3, parce que c'est un témoignage brut, une capsule temporelle chargée d'une émotion palpable. C'est pour la fulgurance de Duane Allman qui illumine chaque titre où il apparaît. C'est pour la démence de "Layla", ce standard absolu qui a transcendé son créateur. C'est un album qui, même s'il nous agace, nous oblige à l'écouter, à le respecter.
"Layla and Other Assorted Love Songs" est un passage obligé dans ce projet "1001 Albums". Il faut l'entendre, ne serait-ce que pour comprendre une partie de l'histoire du rock, il faut s'y confronter. Mais l'aimer d'un amour inconditionnel ? Pas obligé, on a le droit de rester un peu sur le bas-côté, de regarder le monument avec un mélange d'admiration et d'ironie, et de se dire que, décidément, on préfère nos chapelles plus modestes et nos prières plus bruitistes. Et puis, entre nous, piquer la femme de son meilleur pote, ça reste moche, même si ça donne un classique du rock.