Rated 8/10
En 2002, le Mercury Prize fait office de baromètre de la coolitude absolue, et voir Ms. Dynamite (Naomi Arleen McLean-Daley pour l'état civil) rafler la mise devant l'auguste David Bowie ou les Doves a fait l'effet d'une détonation.
A Little Deeper, c'est avant tout un concentré de ce qui se passait dans les sous-sols moites de Londres à la fin des années 90 et au tout début des années 2000. On y trouve ce mélange bâtard et fascinant entre le UK Garage, le Dancehall, le R&B et le Hip-Hop. Mais là où beaucoup se seraient contentés de balancer des beats basiques pour faire bouger les têtes en soirée, Ms. Dynamite a eu l'audace de vouloir y injecter du cerveau, du cœur, et une dose massive de conscience sociale.
La production est confiée à des orfèvres comme Salaam Remi (celui qui a sculpté le son de Lauryn Hill et d'Amy Winehouse), et ça s'entend. Il y a une rondeur dans les basses, une chaleur organique qui tranche radicalement avec les productions synthétiques et froides qui commençaient à saturer les ondes à cette époque.
Dès les premières secondes, ce qui surprend, c'est ce débit. Ms. Dynamite ne chante pas seulement, elle assène. Son phrasé est hérité des MCs de Garage, cette urgence verbale qui ne laisse aucun répit. Elle a cette capacité rare de passer d'un toast purement jamaïcain à une ligne de chant soul veloutée sans que l'on crie à l'imposture. Elle incarne cette génération multiculturelle qui n'a plus besoin de choisir entre ses racines et son environnement immédiat.
Le contenu lyrique est, lui aussi, à des années-lumière de la vacuité habituelle du R&B mainstream. Elle parle de la réalité des cités, de la violence, de l'absence des pères, mais aussi de l'émancipation des femmes. Elle pointe du doigt les dérives matérialistes du hip-hop ("It Takes More") avec une verve qui ferait passer bien des rappeurs à grosses gourmettes pour des enfants de chœur.
Le gros problème de l'album et qui justifie sa note. C'est qu'il est parsemé de titres "trop" R&B, des morceaux qui semblent avoir été conçus pour brosser les radios américaines dans le sens du poil. Sur ces pistes-là, la rugosité disparaît, la tension chute, et on se retrouve avec une soupe un peu tiède, certes bien produite, mais qui manque singulièrement de la hargne qui fait le sel du reste de l'opus.
On sent la patte des labels qui veulent transformer la "Camden Girl" en star globale formatée. Ces moments de mollesse sont d’autant plus flagrants qu’ils contrastent avec la brillance absolue de titres comme "Dy-Na-Mi-Tee" ou "Put Him Out". Quand elle s'égare dans la ballade mielleuse, elle perd son identité, elle devient interchangeable avec n'importe quelle autre starlette du R&B de l'époque. C'est la raison qui empêche le disque d'atteindre le statut de chef-d'œuvre intemporel et indéboulonnable.
Malgré ces quelques scories commerciales, l'album reste une pièce maîtresse pour comprendre l'évolution de la musique urbaine britannique. Sans Ms. Dynamite, pas de Lady Sovereign, pas de Little Simz, et peut-être même pas d'une Amy Winehouse qui aurait eu plus de mal à imposer son mélange des genres.
Ce disque a une authenticité qui transpire à travers les haut-parleurs. Même dans ses moments les plus lisses, la voix de Niomi garde ce grain, cette petite fêlure qui rappelle qu'elle n'est pas là par hasard. Elle porte sur ses épaules tout le poids d'une jeunesse qui veut s'en sortir, et elle le fait avec une dignité impressionnante.
Le travail de production sur les morceaux phares est un cas d'école. On y entend l'héritage du dub, la structure du reggae et l'efficacité de la pop. C’est un équilibre précaire qui, quand il fonctionne, produit des étincelles. A Little Deeper est le témoignage d'une époque où l'on pensait encore que le succès commercial pouvait rimer avec intégrité artistique et message politique.
Sa présence dans la bible de Robert Dimery est totalement justifiée. Non pas parce que c'est un disque parfait (on a vu que non), mais parce qu'il capture un instant T de l'histoire culturelle. C'est l'album qui a prouvé que la scène UK pouvait produire quelque chose de massif, de pertinent et de radicalement différent du modèle dominant US.
En résumé, A Little Deeper est une aventure audacieuse. C'est un voyage dans les rues de Londres, avec ses zones d'ombre, sa violence, mais aussi sa beauté brute et sa lumière. C'est l'œuvre d'une artiste qui avait des choses à dire et qui a trouvé le moyen de les hurler avec classe. On pardonnera volontiers les quelques écarts vers la variétoche R&B pour ne garder en mémoire que cette énergie explosive, cette dynamite qui, vingt ans plus tard, n'a toujours pas fini de faire des dégâts dans nos oreilles.