Rated 6/10
Le projet "1001 Albums" est une créature capricieuse. Un jour, il te balance un obscur disque de krautrock enregistré dans une cave à Cologne, le lendemain, il te sort de sa hotte une légende, un monument, un de ces disques dont le simple nom évoque une époque, une odeur, une ambiance. Aujourd'hui, c'est le tour de Marvin Gaye, le "Prince de la Soul", et de son oeuvre la plus ouvertement charnelle, "Let's Get It On".
Et je vais être franc : la soul et moi, on n'a jamais été les meilleurs potes du monde. J'ai bien écouté quelques albums de la Motown, mais je n'ai jamais vraiment plongé corps et âme dans cette musique qui, pour moi, a toujours eu un parfum de perfection un peu trop lisse, de sentiments un peu trop bien peignés. Alors, quand la roue du destin musical s'arrête sur Marvin Gaye, je ne peux m'empêcher de ressentir une légère appréhension. La peur de passer à côté d'un chef-d'oeuvre, ou pire, de m'emmerder poliment.
Allons droit au but, parce que c'est ce que fait cet album : "Let's Get It On" est une ode au cul. N'y allons pas par quatre chemins. C'est un manuel d'instructions de 30 minutes pour une nuit réussie, une bande-son officielle du coït, un monolithe de séduction pure et dure. Marvin ne vend rien d'autre. L'album précédent, le monumental What's Going On, était une fresque sociale, un cri politique, une oeuvre consciente et engagée. Ici, Marvin a rangé ses pancartes de manifestant pour enfiler un peignoir en soie. Le combat a quitté la rue pour la chambre à coucher.
Et quel combat ! Dès les premières notes, le ton est donné. La guitare wah-wah lascive, la voix de velours de Gaye qui ne chante pas, mais qui susurre, qui invite, qui promet. Ca croone, ça roucoule, ça dégouline de "sugar", de "babe", de "honey". On est dans le grand art de la drague musicale. Chaque morceau est une étape, une caresse, un préliminaire. Les orchestrations sont somptueuses, les choeurs féminins sont des soupirs d'extase, la basse de James Jamerson dessine des courbes aussi sensuelles que celles d'une pin-up de calendrier. C'est un disque qui sent le parfum cher, la lumière tamisée et les draps de satin.
La production est d'une propreté clinique, chaque instrument est à sa place, mixé avec une précision d'orfèvre. On est loin de la sueur et de la crasse d'un James Brown ou de la ferveur brute d'un Otis Redding. Ici, le sexe n'est pas animal, il est esthétique. C'est une chorégraphie, un ballet où chaque mouvement est calculé pour atteindre le plaisir ultime. Les balades sont obsédantes, elles s'insinuent dans votre esprit et y restent, comme le souvenir d'une nuit mémorable. Les morceaux plus rythmés sont des invitations à une danse lente et suggestive, un corps à corps moite et élégant. Marvin Gaye est un maître de cérémonie impeccable, un guide qui vous prend par la main et vous emmène très, très loin dans le territoire de la sensualité.
Alors, pourquoi seulement 3/5 ? Pourquoi, malgré la reconnaissance de cette perfection formelle, de ce talent inouï, l'étincelle n'a-t-elle pas complètement pris ?
Eh bien, précisément pour toutes ces raisons. "Let's Get It On" est un album concept tellement focalisé sur son sujet qu'il en devient presque unidimensionnel. C'est un peu comme manger du fondant au chocolat pendant 30 minutes. C'est délicieux, c'est riche, c'est incroyablement bien fait, mais à la fin, on frôle l'indigestion. La séduction est si omniprésente, si constante, qu'elle finit par perdre de son impact. On aimerait une rupture, une aspérité, un moment de doute, un riff de guitare un peu sale qui viendrait déchirer le velours. Mais non, tout est lisse, tout est doux, tout est conçu pour le confort de l'auditeur et, présumons-le, de sa partenaire.
Pour quelqu'un qui apprécie la musique quand elle a un peu de cambouis sous les ongles, quand elle sent la bière et la clope froide, "Let's Get It On" peut paraître un peu trop... parfait. C'est un disque d'adulte, pour des activités d'adultes, et il manque peut-être de la folie, de la connerie, de l'urgence adolescente qui fait le sel d'une grande partie du rock.
En fin de compte, l'écoute fut une expérience intéressante, une découverte nécessaire. C'est indéniablement un album qu'il "faut avoir écouté", comme le clame le titre de ce projet un peu fou. C'est une masterclass de soul suave, un monument de la musique de chambre (à coucher). Mais une fois la dernière note éteinte, je n'ai pas eu l'envie irrépressible d'y retourner immédiatement. Je l'ai respecté, je l'ai admiré pour sa technique, mais il ne m'a pas agrippé les tripes. C'est un grand vin, mais parfois, on a juste envie d'une bonne bière.