Rated 6/10
En 1969 et pendant qu’une bande de hippies patauge dans la boue de Woodstock en croyant que l'amour universel, trois accords de guitare acoustique et des couronnes de fleurs vont sauver l’humanité du désastre, quatre crève-la-faim de Detroit décident d'allumer un feu de poubelles dans le salon feutré du rock américain. Le décor ? Les usines automobiles en décomposition du Michigan, le bitume grisâtre et un ennui que seuls les amplis poussés à fond peuvent dissiper.
Sorti chez Elektra, le premier disque éponyme de The Stooges fait figure de déflagration primitive et la critique rétroactive aime leur coller une couronne en carton-pâte sur la tête en hurlant au génie précurseur du punk. C’est vrai, l’album pose sans conteste des fondations immenses mais pourtant, quand je pose une oreille sur cet album, je reste sur ma faim. C’est un bon disque, sans doute nécessaire, mais nous sommes encore bien loin de la puissance tellurique qui nous tombera sur la tête quelques années plus tard. D'où ma note de 3 sur 5.
Remettons les choses à leur place, sans la mythologie baveuse des magazines spécialisés qui s'astiquent sur la légende. À l'origine, Elektra débarque à Detroit pour signer le MC5, ces agitateurs politiques à la rhétorique révolutionnaire et au rock survitaminé. Sur place, le découvreur de talents Danny Fields se prend en pleine poire les prestations scéniques d'un groupe étrange, bruitiste, mené par un échalas peroxydé et hystérique : Iggy Stooge. Le MC5 signe, mais Danny Fields insiste pour embarquer ces quatre punks en herbe dans la charrette. Le problème ? Sur scène, les Stooges ne jouent pas des morceaux traditionnels : ils créent un vortex de larsens, martèlent des rythmiques tribales et improvisent des incantations chaotiques. Alors quand la maison de disques les expédie en studio à New York au mois de juin 1969, le groupe se retrouve face à un gros problème : ils n'ont en réalité que trois véritables chansons dans leurs poches. Jac Holzman, le boss du label, pique une sainte colère et les enferme illico dans leur chambre d’hôtel avec un ultimatum limpide : vous avez quarante-huit heures pour pondre le reste de l'album.
Pour canaliser ce troupeau sauvage en studio, Elektra a l'idée improbable de leur coller John Cale à la production. Le Gallois vient tout juste de se faire éjecter du Velvet Underground par Lou Reed et si quelqu'un sur cette foutue planète connaît la beauté vénéneuse du bruit et des expérimentations sombres, c'est bien lui. Mais Cale fait un choix de production qui continue de diviser : au lieu de capturer l'ouragan sonique et l'électricité sauvageonne que le gang crache en concert, il bride les bêtes. Il impose un cadre, aseptise les coins tranchants, tempère la folie furieuse d'Iggy et compresse la distorsion pour que ça rentre proprement dans les sillons. Ce disque, c’est le son d’un fauve en cage qu’on force à tourner en rond sous un néon clinique.
Dès l’ouverture, le tempo s'installe et le fameux riff circulaire de Ron Asheton sur l’inaugural « 1969 » donne le ton : une boucle hypnotique, minimale, presque morne, qui traduit à merveille la vacuité d'une jeunesse abandonnée à elle-même. Iggy Pop traîne sa voix traînante avec ce mélange de détachement insolent et de morgue adolescente qui va définir l'attitude punk pour les cinquante années à venir. C’est efficace, certes, mais ça manque cruellement de fureur.
Vient ensuite le plat de résistance, celui que tout le monde connaît par cœur, pillé, repris et recraché jusqu'à la nausée dans toutes les caves du monde : « I Wanna Be Your Dog ». Ce riff à trois accords joué en boucle ressemble à un bloc de béton qui dégringole un escalier sans fin. John Cale y pose un piano martelé sur une seule note et des tintements de clochettes pour appuyer le côté masochiste et obsessionnel de la chose. C’est une pièce maîtresse, un manifeste de soumission perverse où le rock redevient une pulsion basique, une envie de se rouler par terre et de renifler le caniveau. Mais même là, écoutez attentivement le mixage : la guitare est bridée et tenue en laisse. On sent le monstre derrière la grille, mais il ne mord pas encore.
Le vrai problème de ce disque apparaît dès qu'on pose un regard sur la suite. Forcés d'étirer la durée pour justifier un trente-trois tours, les Stooges s'enlisent dans des impasses qui frisent parfois la fumisterie d'atelier d'art contemporain. Le pire exemple reste l'interminable « We Will Fall », dix minutes d'une lenteur mortifère où John Cale vient frotter son alto électrique pour accompagner les psalmodies pseudo-orientales d'Iggy. On dirait un sous-Velvet Underground sous kétamine qui tente de singer une messe noire dans un dortoir étudiant. C’est censé être mystique et vénéneux, c'est juste prodigieusement chiant et prétentieux. Ça casse totalement le rythme après l'urgence crasseuse des deux premiers titres, prouvant que le groupe composait sous la contrainte d'une montre qui tournait trop vite.
La deuxième face tente de redresser la barre en s’appuyant sur des bases de garage rock plus traditionnelles, mais l’inspiration tourne court. Les titres oscillent entre des déflagrations brutes et des jams inachevées qui sentent le fond de tiroir rafistolé à la hâte. Asheton sature sa wah-wah, balance des motifs rêches et primaires, tandis qu'Iggy aboie, grogne, éructe des bribes de textes minimalistes. On sent une formation qui cherche sa formule sans parvenir à transcender ses influences immédiates. Ils pillent le rhythm and blues pour en faire une carcasse dépouillée, mais sans la virtuosité ni la transe collective qu'ils possédaient sur scène. L’énergie est là, comprimée, suffocante, mais elle refuse d'exploser.
Alors oui, l'Histoire avec un grand H s'est chargée de repeindre ce premier effort aux couleurs de l'oracle prophétique. On dira que sans ce disque, ni les Ramones, ni les Sex Pistols, ni Nirvana n'auraient existé. C’est un fait historique incontestable : ce disque a ouvert une brèche salutaire au milieu de la boursouflure psychédélique et des délires progressifs qui commençaient à gangrener la fin des années soixante. Il a désacralisé la technique pour remettre l'instinct primaire au premier plan. C'est l'acte de naissance du garage nihiliste moderne.
Mais un statut d’acte de naissance historique ne dispense pas un disque d'être jugé pour ce qu'il a réellement dans le ventre. Et ce qu'il a dans le ventre, c'est une poignée de fulgurances foudroyantes perdues au milieu d'esquisses inégales et d'un remplissage flagrant. L'ouragan ne fait que s’annoncer. Le véritable tremblement de terre, le cataclysme organique et dévastateur, n'arrivera que l'année suivante avec Fun House, quand ils enverront balader toute forme de bienséance pour enregistrer les conditions du direct, sueur, sang et cris compris. Puis viendra le vitriol pur et les étincelles atomiques de Raw Power en 1973. À côté des deux rouleaux compresseurs qui vont suivre, ce premier album de 1969 ressemble à une mise en bouche un peu timide, un coup d’essai fascinant mais inabouti. Un classique pour la culture, assurément, mais un album moyen dans le casque. Trois étoiles, et c'est déjà très généreux pour un demi-chef-d'œuvre bricolé dans l'urgence.