Rated 6/10
S'il y a bien une chose qui m'agace profondément dans l'historiographie officielle du rock, c'est cette manie récurrente d'associer l'année 1980 à une longue dépression nerveuse collective. On nous rabâche les oreilles à longueur de temps avec le post-punk ténébreux, les lignes de basse sépulcrales, les manteaux noirs, la mélancolie poisseuse de la cold wave naissante ou le synth-pop froid comme un carreau de morgue. À écouter certains spécialistes autoproclamés, la jeunesse britannique de l'époque passait toutes ses journées enfermée dans des chambres sans fenêtre à contempler la pluie tomber en relisant des poètes maudits. C'est oublier un peu vite qu'à Derry, en Irlande du Nord, au beau milieu du marasme économique et de la violence quotidienne des Troubles, cinq gamins s'en contrefichaient royalement. Eux, leur truc, c'était les guitares électriques avec seulement trois accords, les coupes de cheveux improvisées, les barres chocolatées et les déboires d'adolescents boutonneux. En sortant Hypnotised au printemps 1980, The Undertones n'ont pas cherché à réinventer la roue, ni à donner des leçons de théorie politique aux esthètes de la presse londonienne. Ils ont simplement balancé trente minutes de jus pur fruit, une décharge de calories musicales brutes qui, aujourd'hui encore, fait l'effet d'un tir de sommation salvateur contre la morosité ambiante.
On sous-estime souvent à quel point la voix de Feargal Sharkey demeure un OVNI absolu dans le paysage punk et new wave des années 1970 et 1980. Ce trémolo chevrotant, cette manière d'entonner chaque phrase comme s'il était constamment au bord de la crise d'hyperventilation ou menacé d'expulsion par son propriétaire, c'est la marque de fabrique du groupe. Là où la plupart des chanteurs punk britanniques de l'époque se croyaient obligés d'aboyer avec un accent travailliste surjoué pour faire « classe ouvrière », Sharkey injectait une ferveur presque soul, une détresse adolescente tellement sincère qu'elle en devenait immédiatement attachante. Derrière lui, la mécanique des frères John et Damian O'Neill à la guitare tournait comme un moteur de tondeuse à gazon suralimenté sec et nerveux. C'est cette alchimie entre une section rythmique d'une efficacité redoutable, des riffs appris sur le tas mais exécutés à deux cents à l'heure, et ce chant vibrionnant qui constitue tout le charme de la formation nord-irlandaise.
Après un premier album éponyme sorti en 1979 qui avait posé des fondations impeccables — porté par ce bijou absolu qu'est Teenage Kicks —, le piège du fameux deuxième album attendait les Undertones au tournant. Beaucoup de groupes s'y sont cassé les dents, tétanisés par la pression des maisons de disques ou soudainement frappés d'une crise de maturité mal placée qui les poussait à intégrer des ballades pompeuses ou des sections de cuivres indigestes. Rien de tout cela ici. Sur Hypnotised, le groupe enfonce le clou avec une insolence rafraîchissante. Ils reprennent la même recette, mais en affinant légèrement les mélodies, en resserrant les boulons et en polissant un peu le son sans pour autant lui retirer ses arêtes coupantes. C'est de la pure pop déguisée en punk, ou du punk habillé par des amoureux transis de mélodies accrocheuses héritées des Sixties.
Plutôt que de disséquer le disque morceau par morceau — ce qui serait le meilleur moyen d'en tuer la spontanéité —, il faut prendre Hypnotised pour ce qu'il est : un bloc de dynamite pop d'une demi-heure qui se consomme d'un trait et l'absence totale de prétention intellectuelle fait je l'avoue un bien fou. Alors que leurs contemporains écrivaient des pamphlets politiques ampoulés ou des textes existentialistes, les Undertones préféraient nous parler de la rivalité stupide avec ce cousin parfait que la famille nous donne constamment en exemple, des après-midi pluvieux passés à ne rien faire, des petites humiliations du quotidien et de la fascination pour les filles du quartier. On pourrait trouver cela futile, mais personnellement je trouve que faire de la pop-punk aussi joyeuse et enlevée dans le contexte sociopolitique de l'époque relevait d'un acte de résistance formidable. L'album enchaîne les titres à un rythme d'enfer, sans la moindre baisse de régime.
Sur le plan de l'écriture, les frères O'Neill font preuve d'un sens de la formule mélodique remarquable. Ils possèdent cette science exacte du format court : savoir accélérer le tempo au bon moment, caler ce petit pont de guitare sautillant qui relance la dynamique, et faire durer un morceau deux minutes et demie — ni une seconde de plus, ni une seconde de moins. C'est l'artisanat de la chanson pop poussé à un niveau d'efficacité rare. La production, légèrement plus ronde et définie que sur leur premier opus, laisse respirer les guitares tout en conservant cet impact frontal. Ici, nous ne sommes pas là pour faire de la figuration ou pour flatter les oreilles des audiophiles avec des effets de studio alambiqués : c'est brut, direct, efficace et ça va droit au but.
Pourquoi alors attribuer la note de 3 sur 5 à un disque dont je vante les mérites avec tant d'enthousiasme ? Tout simplement parce qu'il faut savoir garder la tête froide et faire preuve d'honnêteté. Hypnotised est un album extrêmement réjouissant, mais ce n'est pas non plus le chef-d'œuvre fondateur qui a bouleversé la face de la musique moderne. Au bout d'un certain temps, la formule montre ses limites naturelles. La structure des morceaux reste très similaire d'un bout à l'autre de la face A et de la face B, les sonorités varient peu, et l'effet de surprise crée par leur premier disque s'est fatalement estompé. Si l'on compare cet opus aux poids lourds de l'histoire du rock ou aux œuvres majeures de cette année 1980, il lui manque cette étincelle d'innovation radicale ou cette prise de risque artistique qui fait basculer un très bon album de genre dans la catégorie des monuments intemporels.
Cette note de 3 sur 5 n'est aucunement une punition ou un jugement tiède. C'est la note attribuée au plaisir pur et à l'efficacité assumée. C'est le disque parfait que l'on sort un vendredi soir après une semaine harassante, quand on n'a absolument pas la tête à se plonger dans un album conceptuel de deux heures ou dans une œuvre expérimentale exigeante. Hypnotised remplit son contrat initial avec mention : il donne une énergie folle, remet les idées en place et donne envie de monter le volume à fond. C'est un travail conçu par des mecs qui jouaient avant tout pour s'amuser et faire bouger les copains dans les clubs de leur ville natale.
Au final et plus de quatre décennies après sa sortie, Hypnotised reste le témoignage vibrant d'une époque où le rock savait encore être ludique sans être niais, simple sans être simpliste. The Undertones ont prouvé avec brio qu'on pouvait être issu d'un environnement marqué par la crise sans pour autant céder au cynisme ou à la dépression créative. C'est un disque fun, énergique et coloré, infusé d'une vitalité juvénile qui n'a pas pris une ride. Un album pop-punk fun qui nous offre une grande bouffée d'oxygène, à réécouter d'urgence pour se rappeler qu'il ne faut parfois rien de plus que trois accords et une voix chevrotante pour illuminer une journée.