Dans l'immense et complexe océan qu'est la discographie des Beach Boys, "Surf's Up", sorti en 1971, flotte comme une embarcation de fortune à la fois magnifique et précaire. Ce n'est ni le yacht luxueux et parfaitement agencé de "Pet Sounds", ni la planche de surf insouciante des débuts. C'est plutôt un radeau assemblé à la hâte, fait de planches sublimes et de débris flottants, portant en lui les espoirs et les fantômes d'un groupe en pleine crise existentielle. Tenter de le juger comme un tout cohérent est une entreprise vouée à l'échec. C'est précisément cette nature fragmentée, cette collection de fulgurances et de faux-pas, qui en fait une œuvre fascinante mais profondément imparfaite.
L'album est un champ de bataille stylistique où les différentes âmes du groupe s'affrontent et cohabitent difficilement. D'un côté, nous avons les vestiges du génie torturé de Brian Wilson, des trésors repêchés des abysses du projet "Smile". De l'autre, les contributions de plus en plus affirmées de son frère Carl, l'émergence d'une conscience écologique portée par Al Jardine et Mike Love, et les élans nostalgiques de Bruce Johnston. Cet assemblage hétéroclite donne l'impression d'écouter plusieurs mini-albums compilés en un seul, sans véritable fil conducteur pour les lier.
Le sommet absolu, la raison pour laquelle cet album restera à jamais dans les annales, est bien évidemment le morceau-titre, "Surf's Up". C'est une cathédrale sonore, un poème baroque et énigmatique mis en musique. Issu des sessions maudites de "Smile", ce titre est une symphonie de poche en trois mouvements, un voyage onirique porté par le piano mélancolique de Brian et les paroles surréalistes de Van Dyke Parks. L'entendre, c'est toucher du doigt ce que "Smile" aurait pu être : une œuvre d'une ambition et d'une beauté vertigineuses. La performance vocale de Carl Wilson sur la seconde partie, superposée à la démo originale de Brian, est un moment de grâce pure, un passage de flambeau symbolique et déchirant.
Dans la même veine de chef-d'œuvre introspectif, " 'Til I Die" est une autre perle noire signée Brian Wilson. C'est peut-être la chanson la plus désespérément belle et la plus honnête de toute sa carrière. Sur un lit d'orgues et de synthétiseurs Moog qui ondulent comme une marée funèbre, Brian contemple sa propre insignifiance face à l'immensité de l'univers. "I'm a cork on the ocean / Floating over the raging sea". Les paroles sont d'une simplicité désarmante, la musique est d'une complexité harmonique sidérante. C'est une plongée sans fard dans la dépression d'un homme, un moment d'art si pur et si vulnérable qu'il en devient presque inconfortable.
Face à ces monuments, les compositions de Carl Wilson, "Long Promised Road" et "Feel Flows", brillent d'un éclat différent mais tout aussi intense. Elles représentent l'avenir du groupe, une voie plus ancrée dans le rock progressif et psychédélique de l'époque. "Feel Flows", avec sa flûte envoûtante, son saxophone déchaîné et sa production aérienne, est une exploration psychédélique magistrale. "Long Promised Road" est un hymne à la résilience, une chanson pleine d'espoir qui montre un Carl Wilson au sommet de son art en tant que compositeur, chanteur et producteur. Ces deux titres sont la preuve que le groupe pouvait encore créer une musique pertinente et puissante, même sans la supervision constante de son génie aîné.
Hélas, c'est là que le radeau commence à prendre l'eau. Le reste de l'album peine à maintenir ce niveau d'excellence et accentue la sensation de patchwork. Le principal coupable est sans doute "Student Demonstration Time". Adaptation lourde et maladroite du "Riot in Cell Block Number 9" de Leiber et Stoller par un Mike Love en mode commentateur social, le morceau est un blues-rock bruyant et caricatural. Ses paroles politisées à la truelle et son énergie presque agressive détonnent complètement avec la subtilité et la mélancolie des titres de Brian. Le choc est brutal, et ce titre agit comme un véritable mur sonore au milieu de l'album.
Dans un registre différent, les chansons à thématique écologique, "Don't Go Near the Water" et "A Day in the Life of a Tree", sont bien intentionnées mais artistiquement inégales. La première, signée Jardine et Love, ouvre l'album sur une note presque enfantine, avec des paroles un peu simplistes sur la pollution de l'eau. L'harmonie vocale est certes magnifique, comme toujours, mais le propos manque de la profondeur poétique du reste de l'œuvre. Quant à "A Day in the Life of a Tree", chantée par le manager du groupe, Jack Rieley, c'est une curiosité. L'idée d'un arbre se lamentant sur son sort est audacieuse, presque théâtrale, mais la performance vocale, fragile et non professionnelle, la place dans une catégorie à part. C'est une expérimentation qui divise, ajoutant à l'étrangeté et au manque de cohésion de l'ensemble.
Enfin, il y a la magnifique ballade de Bruce Johnston, "Disney Girls (1957)". C'est une chanson parfaitement ciselée, une madeleine de Proust baignée d'une nostalgie douce-amère pour une Amérique idéalisée. La mélodie est somptueuse, les arrangements sont d'une grande finesse. Le problème ? Elle semble appartenir à un tout autre album, peut-être un disque solo de Johnston ou une comédie musicale de Broadway. Sa perfection même souligne les fractures du disque.
En conclusion, "Surf's Up" est une œuvre frustrante et attachante. C'est le journal de bord d'un groupe à la dérive, capable du meilleur comme du plus discutable. Il contient au moins deux des plus grandes chansons jamais écrites par Brian Wilson ("Surf's Up", " 'Til I Die") et deux des meilleures compositions de Carl Wilson ("Feel Flows", "Long Promised Road"). Pour ces quatre titres seuls, l'album mérite d'être écouté et chéri. Cependant, l'incapacité du groupe à trouver une direction artistique commune, les clashes stylistiques violents et la qualité inégale des autres morceaux l'empêchent de se hisser au rang de chef-d'œuvre unifié. C'est un album schizophrène, un instantané poignant d'un génie en lambeaux et d'un groupe qui apprend à survivre sans lui.
Un 3 sur 5 pour un trésor incomplet, un radeau magnifique qui nous laisse entrevoir le paradis tout en nous rappelant constamment la tempête.