Rated 4/10
Porté par le vacarme assourdissant d'un plan marketing parfaitement réglé et par le souffle d’une époque qui réclamé des révolutions préfabriquées, Stripped de Christina Aguilera fait indiscutablement partie de la catégorie des monstres de foire de l'industrie du disque. Un quart de siècle après, on nous vend encore ce machin comme la rupture absolue, le geste d'émancipation sauvage d’une petite fiancée de l'Amérique qui balance son tailleur d'écolière Mickey Mouse aux orties pour enfiler des jambières en cuir trouées et frotter son nombril sur le bitume crasseux de MTV.
Ok, alors avant de dézinguer la bête, faisons un rapide retour en arrière.
Il y a quelques mois, j'avais abordé la discographie de la dame avec un scepticisme poli, avant d'être agréablement surpris par l'audace de Back to Basics. Enfin, agréablement c’est un bien grand mot, disons que l’effort m’avait semblé honnête, méritant un 3 sur 5 d’encouragement pour son ambition rétro, son côté cuivré et cette tentative d’échapper au carcan du tout-venant radiophonique. Le disque avait de très bonnes idées, une véritable envie de sortir de la naphtaline et une débauche d'énergie évidente, mais il souffrait déjà de ce syndrome boursouflé typique des divas américaines : un sentiment de trop, trop, trop. Trop d'arrangements, trop de démonstrations inutiles, trop de longueurs qui finissaient inévitablement par me donner une furieuse envie de regarder ma montre et d’abréger les souffrances de mon lecteur laser. En abordant Stripped, l'album de la métamorphose originelle censé être le joyau brut de sa carrière, j'espérais naïvement retrouver cette même urgence viscérale, ce frisson abrasif de l'artiste qui envoie valser les codes pour s'affirmer sans fard.
Et pourtant, à l'entame de ce volumineux pavé de plus de soixante-dix minutes, j'ai voulu y croire car les premiers morceaux m'ont effectivement donné l'espoir d'une rupture authentique. On sent comme une volonté rageuse d'en découdre, une jeune femme de vingt-deux ans qui tape du poing sur la console et refuse de jouer les poupées de cire interchangeables. Quand elle balance les décibels sur des productions nerveuses, entre guitares saturées opportunistes et rythmiques hip-hop taillées pour faire trembler les caissons de basse, il y a une étincelle de vie, une vibration animale qui semble prête à faire exploser le formatage ambiant. Les intentions sont affichées au marqueur indélébile : on n'est plus chez Disney, alors rangez vos peluches car voici le bitume, le stupre, les traumatismes d'enfance et la sueur des clubs underground reconstitués en carton-pâte dans les studios de Los Angeles.
Sauf que l’illusion n’a pas fait long feu, et au bout d’une petite demi-heure de ce régime, la lassitude a totalement et irrémédiablement emporté mes derniers espoirs et ce qui devait être une claque se transforme en une véritable corvée d'écoute. On réalise très vite qu'on a affaire à la même vieille rengaine de maison de disques, simplement repeinte aux couleurs d'une rébellion d'opérette et les codes appliqués sont éculés jusqu'à la corde. Le prétendu éclectisme du projet — qui brasse tour à tour le R&B mou du genou, le néo-soul de salon, le rock FM propret et la ballade lacrymogène pour fin de banquet — ressemble moins à une vision artistique audacieuse qu'à un gigantesque buffet froid où chaque producteur à la mode est venu poser sa sauce pour maximiser le passage en radio.
Le plus insupportable demeure sans doute cette manie exaspérante de transformer la moindre ligne mélodique en parcours du combattant pour cordes vocales. Aguilera a du coffre, c'est un fait indéniable que seule une personne de mauvaise foi viendrait contester. Mais bordel, pourquoi passer chaque syllabe à la centrifugeuse ? Pourquoi hurler sur chaque mesure quand une simple inflexion suffirait à toucher juste ? À force de confondre puissance expressive et concours de gymnastique pulmonaire, l'émotion promise s'évapore complètement, laissant place à une démonstration technique froide, tapageuse et profondément épuisante pour les tympans. On ne ressent aucune vulnérabilité réelle, seulement la volonté acharnée d'en mettre plein la vue et de prouver qu'on sait crier plus fort que la voisine de pallier Britney Spears. Cette surenchère permanente finit par noyer les quelques mélodies solides sous des tonnes d'acrobaties vocales gratuites et d'échos baveux.
On se retrouve donc face à un disque lourd, indigeste, plombé par ses propres contradictions et par une prétention stylistique qui ne repose que sur du vent et sur des clichés de production déjà datés six mois après sa sortie. Alors oui, le disque a cartonné, les clips sulfureux ont fait couler des litres d'encre dans la presse people et la jeunesse y a trouvé un parfait nouvel exutoire préfabriqué. Mais pour ceux qui cherche un grand disque cohérent, sincère et débarrassé de son attirail marketing, le réveil est particulièrement brutal. Au final, cette tentative d'émancipation s'enlise dans le convenu le plus total et ne récolte qu’un très mitigé et largement suffisant 2 sur 5.